Renforcer l’attractivité des établissements scolaires ?

25/03/2020


La déclaration de politique communautaire, pour la législature 2019-2024, met l'accent sur le renforcement de l'attractivité de certains établissements scolaires en déficit d'image. Pas si simple !


En Fédération Wallonie-Bruxelles, compte tenu d'un boom démographique touchant depuis une décennie certains bassins scolaires, les pouvoirs publics sont tenus de répondre adéquatement à une demande croissante de places dans les écoles. Un système d'enseignement démocratique se doit d'offrir une place de qualité pour tous les élèves. Or, aux yeux des parents, les places ne sont pas équivalentes. Il faudrait être de mauvaise foi pour le contester. Chaque année, à la fin du mois d'août, dans la Région de Bruxelles-Capitale par exemple, quelque 200 à 250 élèves restent dans l'attente d'une place dans une école de leur choix en première année secondaire. Parallèlement, entre 1.500 et 1.800 places restent régulièrement inoccupées dans des écoles bruxelloises. Invariablement, le/la Ministre en charge de l'Education oppose l'existence de ces places aux expressions parentales d'insatisfaction. Un dialogue de sourds récurrent entre les autorités publiques et les familles au nom du principe de libre choix parental. L'incompréhension et l'insatisfaction parentales ne peuvent que croître dans la mesure où le phénomène de croissance démographique observé depuis les années 2010 diminue le ratio places disponibles/élèves en liste d'attente.

La situation en avril 2020, après la première phase du processus d'inscription pour la rentrée de septembre 2020, voit une nouvelle fois un nombre important d'écoles non complètes à côté d'un petit nombre d'écoles sur-demandées. Selon un communiqué de la CIRI (Commission interréseaux de régulation des inscriptions, en date du 4 avril, 145 (137 en 2019) écoles sont complètes sur 480 (477), 66/114 (60/113) à Bruxelles, 15/38 (17/37) en Brabant wallon et 64/328 (60/327) en Wallonie hors Bruxelles. Il reste 15.147 (15.147) places libres en Communauté française, dont 1.324 (1.613) places, dans 48 (53) écoles non complètes, en Région bruxelloise, 666 (691) places, dans 23 (20) écoles non complètes, en Brabant wallon, et 12.059 (12.783) places, dans 261 (267) écoles non complètes, en Wallonie hors Brabant wallon.  Néanmoins, 1.851 élèves  - soit 282 de plus que l'an dernier à la même période - sont considérés par leurs parents comme "sans école", parce qu'ils n'ont pas eu accès à une des écoles de leur choix !

L'offre de places nécessite, dans certains quartiers ou bassins, la création de nouvelles classes dans les implantations existantes, voire la création de nouvelles écoles. Le chantier est en cours avec des moyens budgétaires conséquents. Néanmoins, dans le domaine des constructions scolaires, la mise en œuvre s'avère lente : parfois près de dix ans pour la réalisation d'un projet bien ficelé. Le processus est ralenti par la complexité des solutions administratives, financières, immobilières, architecturales, urbanistiques que les Pouvoirs Organisateurs doivent déployer.

Le principe d'une bonne gestion des deniers publics et des réserves foncières implique également d'optimiser l'offre de places existantes. Deux pistes sont possibles : la rénovation d'infrastructures existantes ou le renforcement de l'attractivité des écoles les moins plébiscitées, afin qu'elles répondent mieux aux attentes des parents et des élèves.

Dès la législature 2015-2019, le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a entrepris de renforcer le taux d'occupation des écoles qui, dans les zones reconnues comme étant en tension démographique, s'avèrent peu demandées et donc incomplètes de manière chronique. Cet objectif pragmatique est inévitablement corrélé à une dynamique locale d'amélioration globale du climat, des performances scolaires et de la mixité académique, socio-économique, culturelle... de l'établissement concerné. La déclaration de politique communautaire, pour la législature 2019-2024, met également l'accent sur le renforcement de l'attractivité de certains établissements scolaires : « Le Gouvernement veillera aussi à renforcer l'attractivité des établissements en difficultés (mise en place d'un nouveau projet pédagogique innovant, rénovation des infrastructures et de l'environnement de l'école, etc.) et à soutenir les écoles en situation de déficit d'image afin que les parents soient incités à y inscrire leur enfant » (DPC, p.13).

L'ambition des autorités publiques en termes d'efficacité, d'équité et d'efficience, tant au niveau global que local, est des plus louables. Mais l'objectif visé est-il accessible dans un contexte de quasi-marché scolaire [1] qui génère par le jeu des concurrences les maux que l'on prétend compenser ? Sur le long terme, on connait les solutions structurelles préconisées entre autres par l'OCDE et de nombreux experts : régulation des inscriptions sur l'ensemble du cursus de l'enseignement obligatoire, renforcement et allongement du tronc commun, séparation physique des sites du tronc commun jusque 15 ou 16 ans et des sites des filières optionnelles (classes terminales), rapprochement, voire fusion des réseaux concurrents... [2] A court et moyen terme, la liberté d'enseignement représente un tel tabou dans la société belge que le travail sur l'attractivité des établissements, au cas par cas, apparait comme un palliatif.

L'inversion d'image projetée est particulièrement ardue pour les écoles de faible notoriété, tributaires de leur identité catégorielle, de leur localisation géographique, de la composition de leur public, de leur position sur le marché scolaire en termes d'offre... Les études de cas démontrent que le passage durable d'une catégorie à une autre reste exceptionnel. Il est difficile pour les perdants de la logique marchande de contrecarrer les processus structurels qui les ont installés en position faible. D'où certaines tentatives de se (re)positionner par un projet alternatif (pédagogie active, immersion linguistique, label d'école citoyenne...), de préférence en dehors des normes scolaires dominantes.

Il y a des facteurs tant internes (poids du passé, résistance au changement induit par une culture institutionnelle forte, offre scolaire figée au sein d'un bassin...) qu'externes (localisation géographique, configuration du voisinage, bassin de recrutement, établissements concurrents...) sur lesquels les responsables d'un établissement n'ont guère prise. Ils n'ont pas davantage prise sur les préjugés ou stéréotypes diffus au sein de l'opinion. Difficile de lutter contre la croyance selon laquelle sélection académique vaut excellence pédagogique lorsqu'on propose une école de la réussite. Mais il arrive qu'un travail visible sur des dispositifs internes à l'établissement permette de lutter contre des représentations a priori négatives. Il arrive malheureusement aussi que l'assignation au quartier, par exemple, rende vains les efforts des équipes éducatives et des directions. « L'école a changé mais la station de métro n'a pas changé », objecteront certains parents.

Le maintien, l'ajustement ou la transformation de l'identité d'un établissement nécessite donc d'agir dans la durée sur des leviers tant internes qu'externes, en impliquant tous les acteurs.

Des études de cas permettent de lister un certain nombre d'actions qui peuvent contribuer à la consolidation de l'attractivité d'un établissement [3]. C'est aussi une façon de revisiter, le cas échéant, l'identité institutionnelle lorsque celle-ci est en crise et de dynamiser le pilotage local. Modifier une image relève d'un travail systémique dans la durée, sur l'image, la culture, l'organisation, le positionnement catégoriel d'un établissement, associant tous les acteurs et partenaires de ce dernier, y compris le rapport aux établissements voisins. Le processus ne relève pas uniquement d'impulsions internes mais aussi d'interactions avec les environnements institutionnels, catégoriels, sociaux...



Leviers internes

Certaines mesures d'ajustement ou de renforcement de l'attractivité d'un établissement relèvent de la stricte initiative de son Pouvoir Organisateur (en Fédération Wallonie-Bruxelles, on en compte un millier) et/ou de l'équipe de direction. On peut parler alors de leviers internes, impliquant fortement les acteurs locaux (consultation, concertation, implication, co-construction...).

En Fédération Wallonie-Bruxelles, les leviers internes sont en grande partie liés au projet d'établissement et au plan de pilotage local, tels que prévus par le décret « Missions », récemment modifié par les dispositions issues du Pacte pour un Enseignement d'excellence[4]. Le plan de pilotage a un caractère obligatoire et fait l'objet d'une contractualisation avec le Pouvoir Régulateur, via les délégués aux contrats d'objectifs. Néanmoins, le domaine interne reste une chasse gardée des pouvoirs organisateurs et de leurs fédérations. L'impulsion des pouvoirs publics reste limitée à des incitants (subventions, infrastructures, moyens d'encadrement...).

Des leviers internes peuvent être mobilisés pour élaborer une identité singulière de l'établissement et contrôler autant que faire se peut la projection extérieure de celle-ci. Cela revient à se poser des questions comme « Qui sommes-nous en tant que groupe ? » ; « Comment allons-nous nous présenter ? » ; « Quelle image voulons-nous projeter ? »...

Le risque est grand d'un découplage entre les discours sur l'établissement et son fonctionnement organisationnel. Cela impose, au quotidien, y compris dans certaines micro-décisions, de veiller à la cohérence entre l'identité projetée et la réalité organisationnelle. L'initiative de ce travail incombe avant tout au chef d'établissement mandaté par le Pouvoir Organisateur. De surcroit, c'est souvent lui qui porte vers l'extérieur la réalité organisationnelle de l'établissement, vu son rôle d'interface avec différents partenaires. Mais cela implique aussi tous les acteurs professionnels de l'établissement, d'où l'intérêt des démarches collégiales.

La dimension « aspects organisationnels » est intrinsèquement liée à la dimension « image projetée », l'une et l'autre interagissant entre elles. La cohérence organisationnelle soutient la construction identitaire et vice versa. Les aspects organisationnels sont toutefois moins visibles de l'extérieur. Dès lors, cela demande aux familles davantage d'investigations et d'investissements pour en être informés.


Actions envisageables au niveau de la culture d'établissement et de l'image projetée

  • Elaboration d'une identité spécifique (sur le plan axiologique ou philosophique, éducatif, pédagogique, organisationnel...)
  • Articulation des valeurs promues et des normes édictées, en évitant les contradictions entre le dire et le faire
  • Positionnement stratégique de l'établissement dans une (sous)zone
  • Travail sur le projet d'établissement, les projets éducatif et pédagogique, le plan de pilotage
  • Recherche d'un label spécifique (école citoyenne, écologique...)
  • Adhésion des équipes (enseignants, éducateurs, administratifs) à la culture et aux projets d'établissement
  • Sentiment d'appartenance institutionnelle chez les membres du personnel, parents, élèves
  • Contrôle de la notoriété (rumeurs, bouche à oreille, discours informels...)
  • Adaptation de l'offre de formation (pédagogies actives et/ou coopératives, immersion linguistique, accent mis sur certaines options, partenariat avec d'autres établissements...)
  • Amélioration des performances des élèves dans le cadre des évaluations externes (internationales, certificatives, non-certificatives)
  • Lutte contre les phénomènes de décrochage, d'échec, d'exclusion, d'orientation-relégation
  • Amélioration du bien-être (cellule bien-être, plateforme de concertation locale...)
  • Développement d'une culture du projet
  • ...


Actions envisageables au niveau des aspects organisationnels au sein de l'établissement

  • Leadership (empreinte) de la direction
  • Cohésion de l'équipe de direction
  • Cohésion de l'équipe éducative
  • Coordination pédagogique horizontale et verticale
  • Clarification des objectifs et critères de réussite dans chaque discipline
  • Co-construction du vivre ensemble et du bien-être à l'école
  • Gestion du climat de travail, de la discipline, de la sécurité
  • Contrôle des abords de l'école
  • Prise en compte des besoins spécifiques liés à des situations de handicaps, de troubles de l'apprentissage...
  • Politique d'accrochage scolaire
  • Contacts et partenariats familles-école
  • Participation à des projets-pilotes
  • ...


Leviers externes

Le renforcement de l'attractivité peut aussi découler de mesures qui dépendent d'autres niveaux que celui du Pouvoir Organisateur, de la direction ou de l'équipe éducative. Les mesures envisageables relèvent alors davantage des différents niveaux d'exercice de l'autorité publique. On parlera dans ce cas de leviers externes. Ceux-ci doivent néanmoins se combiner avec des leviers internes tels que décrits précédemment. La construction identitaire d'un établissement peut effectivement être facilitée ou entravée par les aspects environnementaux dont les contextes institutionnels, urbanistiques...


Actions envisageables au niveau macro-institutionnel :

  • Rationalisation de l'offre dans une zone ou sous-zone
  • Fusion/restructuration d'établissements
  • Partenariats entre Pouvoirs Organisateurs et établissements
  • Organisation d'un degré d'observation autonome (DOA)
  • ...

Actions envisageables au niveau des infrastructures :

  • Modernisation
  • Agrandissement
  • Création d'une implantation supplémentaire
  • Verdurisation
  • ...

Actions envisageables au niveau de l'espace public :

  • Aménagement des abords de l'établissement
  • Sécurisation de l'environnement de l'établissement
  • Accessibilité de l'établissement
  • Mobilité aux abords de l'établissement
  • ...

Ces pistes n'ont pas un caractère exhaustif. Elles ont été établies dans le cadre d'un « remue-méninges » informel avec des responsables des différentes fédérations de pouvoirs organisateurs au cours de la législature 2014-2019 [5]. Elles peuvent inspirer des équipes en recherche ou en mouvement. C'est à ce titre qu'elles sont proposées ici.


Certains verront dans ces pistes des facteurs de renforcement de la concurrence entre établissements. Il n'en demeure pas moins qu'en l'état actuel des choses en Fédération Wallonie-Bruxelles, le manque de places acceptables par les parents dans certaines zones ou sous-zones du territoire nécessite des réponses ciblées. Et plus fondamentalement encore, il n'est pas acceptable de laisser une communauté scolaire dériver, tant du point de vue des enseignants-éducateurs que de celui des élèves et de leurs familles. Il en va aussi du bien-être de collectivités qui ne peuvent attendre le « grand soir » de révolutions structurelles qui ne recueillent pas de consensus politique suffisant pour être mises en œuvre à proche échéance.


[1] Il existe sur le sujet de nombreuses analyses dont je propose une synthèse dans mon ouvrage « Quelles écoles pour demain ? », éditions Mardaga, 2019.

[2] Ces pistes sont développées avec la bibliographie afférente dans mon ouvrage précité.

[3] Voir entre autres sous la direction de Hugues DRAELANTS et Xavier DUMAY, Les écoles et leur réputation, L'identité des établissements en contexte de marché, De Boeck Supérieur, Louvain-La-Neuve, 2016.

[4] Articles 67 et suivants du décret du 24 juillet 1997 définissant les missions prioritaires de l'enseignement fondamental et de l'enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre.

[5] La liste a été établie par l'auteur en collaboration avec Nathalie VANAUBEL, conjointement chargés du plan « attractivité des établissements scolaires » au sein du cabinet de la Ministre de l'Education, Marie-Martine SCHYNS.