Négocier des valeurs communes en vue d'une éducation éco-humaniste Section 3 : Distanciations

21/09/2021

Un dialogue entre Paul-Benoit de MONGE et Alain MAINGAIN

Cette troisième section fait suite à la section 2 : "Horizons", 

publiée sur ce site.


A.M. : Comme tu le soulignais à la fin de notre dernier entretien, cher Paul-Benoit, la confrontation inattendue avec l'épidémie du coronavirus (COVID-19) interroge nos échelles de valeurs pour ne pas dire nos « tabous », et les met en crise au sens où il faut choisir entre elles : valorisons-nous l'intérêt collectif ou les libertés individuelles, le groupe ou l'individu, le désir ou le plaisir, l'immédiateté ou la durabilité... ?

P.B.M. : Le questionnement est de même nature par rapport aux enjeux environnementaux : sommes-nous capables d'auto-contrainte, de limiter nos sacro-saintes libertés, pour sauvegarder des biens communs ? Paul Ariès écrivait, en 2009 déjà, « Désobéir ou grandir » [1] : « Et si nous désobéissions, si nous cessions d'être de sages consommateurs ? ».  Contre le culte du progrès et de la croissance, il appelle opportunément à « la croissance de l'imaginaire et des liens sociaux pour s'offrir collectivement une vie plus libre... ».

A.M. : Et ce qui complique le tout c'est la tension entre des valeurs « personnelles » ou « subjectives », propres à chaque personne, et des valeurs « culturelles » propres à une communauté donnée, assurant sa survie, garantissant sa cohérence, légitimant son existence, exprimant sa spécificité et, dans plus d'une situation attestée par l'Histoire, visant son expansion.

P.B.M. : L'histoire de l'humanité nous montre qu'il y eut de tout temps des valeurs dominantes et des valeurs dominées, voire éradiquées, au gré des rapports de force politiques, économiques, culturels. Le génocide des Indiens d'Amérique du Nord a entrainé la perte de valeurs axées sur l'organisation communautaire et le respect de la terre-mère. Aujourd'hui, grâce notamment aux médias et à l'explosion des modes et moyens de communication, des communautés locales vivant selon des modes d'exploitation -de la terre- soutenables sur le très long terme, peuvent faire entendre leurs cris, leurs alarmes et leurs détresses. Je pense notamment à certaines peuplades d'Amérique du sud, certains peuples d'Amazonie, entre autres. Certes, leurs cris ne suffisent pas. Pour l'instant...

A.M. : Je me rappelle d'ailleurs que tu lisais à nos élèves un texte écrit par un chef indien vaincu pour leur montrer que d'autres univers de sens et de valeurs était possible par rapport à notre vision individualiste, consumériste et prédatrice des ressources. Une prise de distance susceptible d'ouvrir le débat, de faire bouger les lignes de pensée, de susciter des réactions.

P.B.M. : Sitting Bull est, à mes yeux, un homme exceptionnel, mort en 1890, quelque temps avant le massacre de Wounded Knee. En 1875, ce chef des Sioux a écrit ce qui suit à propos de « notre race blanche » : « Assez étrangement, ils ont dans l'idée de cultiver le sol et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ces gens-là ont établi beaucoup de règles que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour leurs propres usages et se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions et leurs ordures ».

A.M. Particulièrement inspirant par rapport à une réflexion sur les variations culturelles et les hiérarchies de valeurs au sein de l'espèce humaine. Mais cela résonne aussi fortement avec l'appel de nombreuses consciences contemporaines qui invitent à sortir d'un stade de civilisation anthropocentrée pour instaurer une harmonie entre l'espèce humaine et l'ensemble des organismes vivants.

P.B.M. : Les Indiens d'Amérique du Nord, formant l'une des grandes civilisations (en nombre et en qualité) parmi les civilisations désormais quasi disparues, sont de « ceux qui laissent », contrairement à notre civilisation impérialiste thermo-industrielle qui, elle, appartient à « ceux qui prennent » [2]. « Ceux qui laissent », ce sont les sociétés qui considèrent que la terre et tout ce qui y vit ne leur appartient pas, qui prennent « juste » ce dont ils/elles ont besoin pour vivre, respirer et être heureux ensemble dans et avec la nature qui les accueille et les abrite. « Ceux qui prennent » sont ceux/celles qui considèrent qu'ils sont maîtres et seigneurs de la nature toute entière et en disposent selon leurs bons plaisirs et leurs excès. En passant et en s'installant, ils piétinent tout, abîment tout, cassent tout et polluent tout. Bref, ils prennent sans aucune idée ni compréhension de la réciprocité dont la « Vie » a un impérieux besoin pour se perpétuer et survivre.

A.M. : Court-circuit de l'Histoire et étincelle de la réflexion. La distinction que tu viens de rappeler, en relisant le texte du grand chef indien avec les lunettes du romancier Daniel Quinn, entre « ceux qui prennent » et « ceux qui laissent », se révèle d'une grande acuité pour analyser les enjeux planétaires et humanitaires qui aujourd'hui nous interpellent et mobilisent particulièrement les jeunes confrontés à un ad-venir incertain. Un philosophe comme Bruno Latour [3] distingue également les « extracteurs » et les « ravaudeurs ». Les premiers s'approprient, pillent, dégradent, expulsent... Les seconds réparent, ravalent, retissent... Aujourd'hui, l'urgence environnementale est telle qu'il ne s'agit plus de « laisser » mais de « réparer ». L'enjeu n'est rien moins que l'habitabilité de la Terre. C'est un discours aux accents universels pour tous les jeunes qui, avant la pandémie de la COVID-19, manifestaient pour la planète dans le sillage de Greta Thunberg. Espérons que le virus n'ait pas éteint ce souffle printanier.

P.B.M : Au passage, je signale que Paul Ariès utilise lui le concept « d'écologie réparatrice » pour la dénoncer aussitôt : on tente de nous faire acheter une « croissance propre contre une croissance sale» [4] ! La relecture du discours de Sitting Bull nous invite à interroger les valeurs « occidentales » héritées d'une histoire longue, glorieuse et ténébreuse à la fois, qui comporte des révolutions industrielles, des entreprises coloniales, des guerres souvent sales, des avancées techno-scientifiques prodigieuses, des luttes sociales, des institutions démocratiques mais aussi des mythes prométhéens... La distinction de Daniel Quinn, déjà cité, nous donne aussi un souffle pour déterminer des actions transformatrices nous permettant de devenir des locataires respectueux de notre habitat terrestre (« notre mère à tous, la Terre ») et soucieux de tous les vivants avec lesquels nous le partageons dans des relations d'interdépendances. C'est d'ailleurs le sens propre de l'écologie et de ce qu'elle cherche à comprendre, à étudier : la connaissance des relations complexes - des systèmes complexes - qui régulent la vie dans la biosphère.

A.M. : Tu viens d'émettre, implicitement, l'hypothèse que les sociétés occidentales, notre creuset idéologique et axiologique, vu notre naissance européenne, auraient pu opter pour d'autres valeurs, établir d'autres règles du jeu économique et social, et suivre d'autres voies. C'est évidemment un débat complexe puisque systèmes économiques, organisations sociales, représentations culturelles, valeurs dominantes sont étroitement intriquées. On ne va pas refaire entre nous le cours de l'Histoire. Néanmoins, je pense pour ma part, au vu des crises qui se succèdent depuis le début de ce millénaire, que nous sommes arrivés à un moment crucial, au sens étymologique de « croisement » ou « carrefour » (en latin, le terme crux signifie « croix »), où un changement de paradigme civilisationnel est possible, voire nécessaire. Nous sommes collectivement et individuellement, mondialement et localement, à un carrefour de possibles. Je ne sais si tu partages ce sentiment d'une opportunité, voire d'une urgence de choix entre des évolutions souhaitables ou non pour l'humanité, pour les autres vivants, pour la Terre ?

P.B.M. : Si, comme nous le pensons, éduquer-enseigner c'est faire passer de jeunes humains de la sphère privée/domestique vers la sphère publique/collective, de la maison familiale à la maison terrestre, en les rendant capables de communiquer et de communier avec les œuvres et les personnes humaines, et même avec tous les organismes vivants de notre biosphère, alors il faut savoir au nom de quelle vision de la destinée collective et de l'évolution terrestre « tracer » le chemin. Ici encore nous retrouvons Edgar Morin, citant Antonio Machato : « Caminante no hay camino, se hace el camino al andar », « Toi qui chemine, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant » .

A.M. : Donc des possibles sont ouverts, permettant des bifurcations et des alternatives...

P.B.M. : Veut-on s'enfoncer davantage dans le paradigme de la performance, de la compétition, du rendement qui tue littéralement l'humain et pollue ses milieux de vie ou changer de cap pour co-construire une société d'inter-relations attentionnées et co-développer un environnement durable ? Dans cette perspective, l'école doit être authentiquement un lieu de « vacances » (littéralement : être libre pour s'occuper de soi, s'occuper à se former,...) ! Un lieu à l'abri des tourments du monde pour s'y construire en paix, un lieu où les élèves, avec leurs enseignants, peuvent vaquer librement à leur formation, leur éducation pour préparer le monde de demain, pour se préparer à être les citoyens d'un monde dans lequel ils ont et auront envie de vivre.

A.M. : Je comprends bien l'idée de « vacances » car, comme tu l'as souvent exprimé, pour apprendre en tâtonnant, il faut se sentir en sécurité. Dans ce sens, l'institution se doit d'être protectrice. Mais la protection ne doit pas devenir clôture. L'école doit à la fois protéger l'enfant/adolescent et l'ouvrir au monde tel qu'il est et tel qu'il devient pour que l'aventure humaine soit possible. N'étant pas adepte des discours apocalyptiques, je préfère m'interroger sur ce qui peut ad-venir positivement et retrousser mes manches pour la génération de mes petits-enfants. Demain, après-demain... [5] Au moment de la pandémie de la Covid-19 qui nous a confinés, j'ai été frappé par des propos du philosophe Pascal Chabot : « Il est inconfortable d'avoir vingt ans au moment où les best-sellers traitent de collapsologie, de pollution des océans au plastique et de burn-out ».

P.B.M. : Prendre soin de la jeunesse, c'est bien le cœur du métier des enseignants-éducateurs. Éviter une crise de l'espoir et construire des projets qui ouvrent des perspectives positives. Dans nos échanges à propos de la bienveillance, de « l'école de la bienveillance », en fait, nous nous sommes centrés sur le style d'accueil, de relations et d'accompagnement que la bienveillance réclame de la part des enseignants. Il était question d'ambiance, de climat. Ici, il est question du territoire et surtout des chemins qui y serpentent. Et les objets de nos débats et de notre quête, ce sont la boussole que nous voulons construire et régler, les étoiles que nous voulons choisir pour nous orienter ; les cartes que nous voulons utiliser et proposer, de telle sorte que « l'École aille quelque part », et que ce quelque part soit perçu comme un lieu - un avenir - où il fait bon aller ; un horizon qui passionne, motive et mobilise.

A.M.: Faire école pour contribuer au devenir humain toujours perfectible, en se mettant d'accord sur des « principes d'humanitude », et pour prendre soin de la jeunesse en transmettant des inspirations et en suscitant des aspirations. Ressentir leurs aspirations pour le futur et discerner des inspirations que des traditions peuvent leur offrir. La civilisation de demain aura les couleurs de l'éducation d'aujourd'hui. Si l'on veut que l'École participe à la construction de sociétés apaisées et à la préservation d'un monde habitable et partagé, la question des valeurs et des principes au nom desquels « faire école » et « faire cours », dès aujourd'hui pour demain est des plus pertinentes.

P.B.M. : A plusieurs reprises tu parles de « valeurs » et de « principes ». Quelle distinction établis-tu entre les deux ?

A.M. : Une valeur, c'est « ce qui compte », « ce qu'on ne peut pas ne pas faire en conscience ». Un principe, c'est plutôt la traduction normative d'une valeur. L'empathie est une valeur. Analyser toute situation en intégrant le point de vue d'autrui est un principe.

P.B.M. : Si je te comprends bien, dans un cadre institutionnel, local ou global, un ensemble de valeurs c'est comme l'eau pure d' une nappe phréatique qui irrigue des représentations, des décisions, des actions. Et les principes, ce sont des panneaux d'orientation au cœur des dédales psychologiques, organisationnels, relationnels...

A.M. : Métaphoriquement oui. Et je trouve ta métaphore de la nappe phréatique très inspirante. Elle rappelle que nous sommes bien face à des enjeux vitaux.

PBM. : Alain, après notre longue analyse et cet argumentaire en faveur d'une redéfinition d'un cadre de valeurs pour éduquer et former au 21e siècle, je ressens le besoin ici de poser « mes » fondamentaux et, en même temps, je pense vraiment qu'ils définissent de bonnes bases pour une axiologie éthique générale. Ils se formulent avec des mots simples et appartiennent à l'histoire de l'humanité, à l'histoire des sociétés depuis des âges immémoriaux. Je les ordonne autour de « 3C » : le Corps, le Cerveau, le Cœur en interactions constantes

  • Le Corps ou la nature (au sens de la phusis d'Aristote), siège des nos besoins et de nos perceptions/sensations, comme moteur de la quête du Bon. Le premier besoin du corps est naturel : il s'agit de trouver, de chercher ce qui est bon pour se nourrir, pour prendre soin de soi, des autres, de la nature en général.
  • Le Cerveau ou l'intelligence, siège de la raison, comme moteur de la quête du Vrai, de la recherche critique de la Vérité. Une urgence existentielle et démocratique !
  • Le Cœur ou la spiritualité, siège des émotions, comme moteur de la quête du Beau. L'élan spirituel, entre autres dans la prière,  est un émerveillement, une contemplation admirative. C'est en ce sens de l'émerveillement que la beauté est son temple.

A.M. : Si, lors d'une table ronde d'enseignants-éducateurs, on s'interroge sans tabou sur ce qu'impliquent les quêtes du Bon, du Beau, du Vrai... dans les pratiques, postures, discours, contenus... scolaires, on génère des réflexions très fécondes (logos) et on ouvre des portes pour des démarches innovantes (praxis) .


Nous publierons prochainement, sur ce site, la suite de nos échanges.

Voir aussi sur ce site , l'article intitulé :

Une charte éducative pour "faire école" dès aujourd'hui

pour ceux qui viendront après nous.


[1] Paul ARIES, Désobéir ou grandir, Ecosociété, 2009. Paul Ariès, politologue est notamment directeur de l'Observatoire international de la gratuité. https://vivelagratuite.canalblog.com/

[2] Daniel QUINN, Ishmael, 1992 -Edition française : 1997.

[3] Bruno LATOUR, Où suis-je, Leçons du confinement à l'usage des terrestres, Les Empêcheurs de Penser en Rond, La Découverte, Paris, 2021.

[4] Paul ARIES, op. cit, p. 29.

[5] Voir entre autres Cyril DION, Petit manuel de résistance contemporaine, Actes Sud, Paris, 2018.