Négocier des valeurs communes en vue d'une éducation éco-humaniste Section 2 : Horizons

30/08/2021
Les abris de Khalili, ou "Eco dômes" de Nader Khalili, architecte américain d’origine iranienne.
Les abris de Khalili, ou "Eco dômes" de Nader Khalili, architecte américain d’origine iranienne.


Un dialogue entre Paul-Benoit de MONGE et Alain MAINGAIN

Cette deuxième section fait suite à la section 1 : "Enjeux", publiée sur ce site.


P.B.M. : Il n'est pas normal d'organiser une école située dans un environnement particulier ou de donner un cours spécifique sans s'interroger très concrètement sur le sens de l'éducation et de la formation in situ. On ne peut adopter des gestes éducatifs, poser des choix pédagogiques, définir des contenus d'apprentissage (connaissances et compétences) sans boussole commune, sans tracés fiables et sans panneaux d'orientation. Dès lors que des valeurs et des intentions sous-tendent les choix éducatifs et les scénarios pédagogiques, la moindre des honnêtetés intellectuelles est de les expliciter et d'en débattre, et au minimum d'annoncer la couleur. 

A.M. : Cela revient donc à (se) poser, à tous les niveaux du système éducatif, la double question : au nom de quoi « faire école » pour demain et au nom de quoi « faire classe » ici et maintenant ? Y a-t-il vraiment consensus sur ces questions ?

P.B.M. : Certains te répondraient « au nom du savoir », ou plus précisément « au nom des connaissances et des compétences à transmettre ». L'École est faite pour assurer des apprentissages [1]. Par les temps qui courent, face aux entreprises de désinformation, aux manipulations, aux vérités alternatives, aux distorsions des théories scientifiques... c'est une priorité indéniable. Mais Edgar Morin (centenaire en juillet 2021) a consacré une partie de son œuvre aux fondements d'une « conscience planétaire ». Et, comme il le rappelle longuement dans son dernier livre [2], la voie de la connaissance, la recherche du savoir, c'est essentiellement pour instaurer et atteindre une juste conscience planétaire.

A.M. : Le savoir est à la fois un objet d'enseignement et un chemin d'humanisation, et non une finalité d'éducation en soi et pour soi. Il faut articuler les deux : faire entrer dans des systèmes de signes (en-seigner), qui constituent des représentations du monde élaborées par des humains et pour des humains, en particulier celles qui sont étayées par une méthode critique ou une démarche scientifique, et faire sortir chacun et chacune (e-ducere) de soi, du comme-soi et de l'entre-soi, pour aller vers l'altérité et l'universalité, ou mieux l'universalisable. Des savoirs bien entendu, mais des savoirs « en vue de quoi » ? Je trouve inspirante, de longue date, la réflexion d'Olivier Reboul que j'ai déjà évoquée dans notre dialogue sur la Bienveillance : « Vaut la peine d'être enseigné ce qui unit, et ce qui libère ». Et la précédente citation de Morin nous invite à mener cette double quête en ouvrant la réflexion jusqu'aux dimensions planétaires, en dépassant les limites de l'individu, du groupe, de la nation... Cela peut faire sens pour un projet neutre (laïc) ou confessionnel, et nous permettre de sortir du séparatisme des réseaux scolaires. L'École ne peut se contenter d'une juxtaposition de valeurs individuelles, familiales, communautaires, nationales... Elle n'est pas le notaire d'intérêts divers et particuliers. Elle a été instituée pour construire du commun en offrant à chaque enfant et adolescent la possibilité de se décentrer par rapport au cercle, plus ou moins clos, de son éducation première, voire de s'en affranchir, à la fois pour explorer d'autres mondes, mais aussi construire un vaste monde commun, solidaire, apaisé, viable.

P.B.M. : La finalité de l'École, lieu d'enseignement et d'éducation, c'est à mes yeux le « devenir humain », puisque le petit humain a comme caractéristique anthropologique de naitre inachevé. Il faut donc réfléchir sur ce qu'est l'humain, vaste question anthropologique, ou, pour mieux cerner la question du point de vue sociétal qui nous intéresse, il faut discerner le type d'humains que l'on veut former. Quels hommes et quelles femmes pour demain ? Mais aussi pour quelle société et dans quel écosystème ou biosphère ?

A.M. : Ainsi, tu suggères d'identifier ce que l'on souhaite « valoriser » dans l'aventure humaine. Le parcours de l'enseignement obligatoire consisterait donc à grandir en « humanités », selon une ancienne dénomination qui ne me parait pas obsolète mais dont il faut revisiter le contenu. Quel est le bagage des humanités pour un être en formation dans ce premier quart du XXIe siècle, avec les yeux tournés vers l'ad-venir ? En d'autres termes, que veut-on stimuler par l'éducation et la culture chez les jeunes humains pour aujourd'hui et demain ? La question me parait d'autant plus urgente que nous constatons autour de nous la multiplication « d'individus capables d'un égoïsme assez radical, assez continu, assez cohérent pour ne "rien se devoir" et considérer tous les autres comme des "étrangers" et toutes les formes de vie comme des "ressources"» [3]. Et pourtant, les crises que nous traversons nous rappellent dramatiquement que nous, les humains, nous dépendons les uns des autres et que tout nous concerne et nous implique dans notre éco-système terrestre.

P.B.M. : Redonner au « commun » une valeur absolue, littéralement sacrée (ce pour quoi on est prêt à faire des sacrifices) ! C'est un débat sociétal qui demande une  traduction politique. Et cela doit à la fois se penser le plus globalement possible et se mettre en œuvre localement [4].

A.M. : Précisément, des « valeurs » ce sont des attitudes, des normes, des références, des symboles... qu'une personne ou une collectivité décide de valoriser (donner de la valeur), de considérer comme désirables (en souhaiter la diffusion et la réalisation), de proposer comme des idéaux (les identifier comme des objectifs essentiels). Une fois posées les valeurs peuvent se traduire en principes ou normes et en qualités ou vertus. Il faut évidemment passer du descriptif (des énoncés d'intention) au performatif (des engagements dynamiques). Il n'y a pas de discernement, de libre-arbitre, d'engagement sans un fondement de valeurs immanentes ou transcendantes. Cette définition, ou plutôt cette tentative de traduction de la notion de valeur, peut-être provisoire, te convient-elle pour poursuivre notre échange ?

P.B.M. : Comme dans un jeu d'enfant : « valeur me fait penser à ... ». Et, valeur me fait penser à « valoriser », verbe qui pourrait d'ailleurs suffire à caractériser la relation éducative. Effectivement, une valeur constitue un idéal vers lequel l'on tend, qui donne sens à des choix et à des comportements et qui peut justifier un effort, un engagement, voire un sacrifice. En se rappelant que « sacrifice » vient de « sacré » [5], c'est-à-dire qui engage vers un idéal qui nous dépasse et qui nous enthousiasme, vers des valeurs supérieures qui ne soient ni mortifères, ni délétères. Ainsi en va-t-il, d'ailleurs, des valeurs de l'Evangile.

A.M. : La précision « ni mortifères, ni délétères » me parait effectivement essentielle. Dans et pour le sens commun, la notion de valeur a partie liée avec celle de « Bien » : elle en est même le fondement. Et le « Bien », pour un humaniste croyant ou incroyant, c'est fondamentalement donner à autrui la place qui lui revient, à savoir une place équivalente à la nôtre, et lui accorder toute l'attention qui en découle. Il me semble que l'on touche là une racine quasiment ontologique, de ce qui fait l'humain, qui ne se développe que dans l'intersubjectivité [6]. Par ailleurs, comme tu le soulignes, une valeur a une dimension prescriptive : elle assigne un « devoir-être », a fortiori lorsqu'elle devient un principe de vie, une norme sociale, une règle morale, une loi étatique, une mythologie collective... Ainsi, on peut considérer comme des valeurs l'amitié, le courage, la responsabilité, la famille, le respect des animaux... Quand on cite des valeurs comme celles-là, en général, les gens acquiescent à titre personnel. Le problème est de fédérer des concitoyens autour de valeurs qui garantissent une société solidaire et équitable, qui propulsent une postérité en harmonie avec l'ensemble du monde vivant, qui rétablissent un éco-système dépollué et revigoré. Ces valeurs peuvent demander des renoncements à des tendances comme l'utilitarisme, le consumérisme, le narcissisme, le confinement identitaire, la volonté de puissance... Comment mobiliser collectivement les consciences au-delà d'initiatives locales et de mouvements éphémères? Il n'y a plus, du moins dans nos sociétés occidentales, la prégnance de grands courants spirituels ou philosophiques, de grands récits mythologiques ou de larges groupements idéologiques, susceptibles de susciter ou de diffuser des « absolus prioritaires » qui transcendent les intérêts particuliers et les situations ponctuelles. Le pragmatisme, ici et maintenant, sert souvent de repère.

P.B.M. : En fait, les choses sont plus complexes. Si l'aspiration au sens et la quête du bonheur en vérité sont bien encore et toujours au cœur du plus grand nombre, les « circonstances » (au sens d'Aristote ou de Kant) du mercantilisme globalisé engluent notre humanité, l'emprisonnent dans des carcans économico-consuméristes qui nous empêchent d'accéder aux valeurs supérieures alors qu'elles constituent notre fondement ontologique. Les choix, les décisions politiques pris pendant cette longue année de confinement attestent de cette difficulté à rejoindre notre... « essentiel », car c'est ce mot-même qui a été utilisé à tort et à travers. On a confondu « besoins premiers » (se nourrir, respirer,...) et ce qui est essentiel - ce qui fait notre essence ! -. La culture, l'art, se rencontrer, se toucher, tout cela est extrêmement essentiel.

A.M. : Dans la polyphonie des discours éphémères, parce que trop conjoncturels ou opportunistes, où et comment déceler les voix et discerner les voies de l'essentiel, ou plutôt des essentiels, surtout pour un.e adolescent.e qui cherche sa personnalité.   Peut-être est-ce, d'un certain point de vue, une avancée de la « postmodernité » que de s'affranchir des mythologies et des eschatologies, religieuses ou politiques, dont certaines furent indéniablement tragiques. Je précise "d'un certain point de vue", car cet affranchissement relève en partie d'un désabusement à l'égard des promesses du salut, du progrès, des révolutions, du grand soir, de la Modernité occidentale... Et, sur un plan collectif et même individuel, cet affranchissement va de pair avec un vide axiologique - cette perte des « essentiels » que tu évoquais à l'instant - qui nous livre sans boussole aux sirènes du consumérisme et aux filets de l'économisme. Un vide qui n'est pas sans lien, à mes yeux, avec une forme de désenchantement et un sentiment d'impuissance, aggravés par les ravages et impasses du court-termisme dans les choix politiques et les options économiques, par le cynisme des puissants qui pillent le présent et polluent l'avenir. En lieu et place de convictions enthousiastes, d'élans collectifs, un paquet de désillusions qui peuvent jeter des jeunes sur les écueils et récifs de l'angoisse et de l'abandon, faute de confiance dans l'avenir. Je suis frappé d'entendre de la part de grand.e.s adolescent.e.s et de jeunes adultes des propos souvent pessimistes - terriblement désenchantés - sur l'avenir du monde, de la vie, de la société : « tC'est déjà trop tard... La catastrophe est irréversible... Pourquoi faire des enfants ? ». Face à ces expressions, je perçois comme dérisoires mes tentatives de mettre en exergue des mobilisations épisodiques pour sensibiliser les décideurs (les marches pour le climat ou contre les discriminations, par exemple), des initiatives locales pour inverser le cours des choses ( le film Demain de Cyril Dion), des gestes individuels pour résister aux vents dominants (l'éducation au respect de l'environnement et au développement durable)... Dérisoires, parce que force est de constater, au fil de la discussion, que c'est bien la dynamique d'une vision partagée et d'une volonté collective qui fait défaut. Mais comment l'animer ? 

P.B.M. : Pour nuancer le tableau que tu proposes, il y a dans les générations montantes une palette de figures. Des mutants, dont je parlais plus haut, en rupture avec les valeurs des adultes lorsqu'il s'agit du rapport au temps, à la mémoire, au désir, à la parentalité, aux rôles sociaux, à la sexualité, aux modèles éducatifs, des codes alimentaires... Des militants qui se montrent lucides et déterminés et qui s'engagent avec les forces vives de la jeunesse : Greta Thunberg fait des émules. Plus soucieux, pour la plupart, de sauver un avenir entrevu comme compromis que de transmettre un passé à leurs yeux disqualifié. Des désenchantés aussi qui versent dans la sinistrose, l'indifférence... ou le cynisme. 

A.M. : Mais aussi des hédonistes qui veulent à tout prix « faire la fête », en revendiquant leurs libertés, même par mauvais temps sanitaire, sans oublier les radicalisés qui se bouchent les oreilles avec des certitudes, des croyances ou des dogmes. Cela fait une galaxie d'individus, de groupements, une polyphonie d'intérêts et de valeurs. On parle d'archipellisation de nos sociétés. Dans le même ordre d'idées, ne risque-t-on pas d'arriver à une cacophonie éducative qui minerait le vivre-faire-décider ensemble ? 

P.B.M. : Comment réunir ces configurations, pour éviter leur juxtaposition, a fortiori dans un cadre éducatif institué comme l'est une école et au cœur des quêtes inquiètes de l'adolescence ? C'est un peu cela ta problématique.   

A.M. : Pour (sur)vivre ensemble, pour coopérer et se développer, on ne peut faire l'économie d'une culture commune, de perspectives communes, d'un idéal commun. Faut-il pour autant se/nous raconter des histoires ? Au fil de l'odyssée humaine, la culture commune a véhiculé  des « grands récits » à forte valeur symbolique. Certains penseurs insistent sur la force mobilisatrice de ces grands récits qui façonnent les représentations culturelles et les organisations sociales. Les systèmes éducatifs ont longtemps été charpentés par de tels grands récits et le restent encore parfois : biblique, coranique, rationaliste, scientiste, national, républicain, colonisateur, libéral, communiste, social-démocrate, libertarien... De nos jours, le récit néo-libéral du "ruissellement des richesses", un avatar rachitique du mythe du salut, fait bien pâle figure pour colorer l'horizon. Je reste pour ma part perplexe face à l'ambiguïté de ces grands récits qui peuvent certes enchanter l'avenir, mais aussi illusionner les masses. Et comme je le disais précédemment, ils sont aujourd'hui dégonflés,  réellement désacralisés. Je considère d'ailleurs que mon rôle d'enseignant est de déconstruire les leurres. A défaut de grands récits autant mystificateurs qu'enchanteurs, en lieu et place de croyances irrationnelles qui peuvent être dévastatrices, cherchons avec abnégation à « valoriser » - en les vivant et en les enseignant - des comportements avérés bénéfiques, à l'épreuve des faits et des expériences historiques, pour les biens communs, des engagements au service de l'humanité et de la planète, en privilégiant ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise. Et manifestons notre foi dans ces comportements qui embellissent les humains et respectent les communs. C'est une façon crédible, parce que vécue, de combler le vide et d'animer le collectif.

P.B.M. : Des engagements effectifs plutôt que des récits fictifs !

A.M. : Ce qui d'ailleurs crédibilise les adultes aux yeux des adolescent.e.s

P.B.M. : De nombreux auteurs - philosophes, anthropologues, sociologues, biologistes - nous montrent que la force adaptative de l'humain vient de sa capacité à s'engager avec ses semblables. Je veux le dire et le répéter avec beaucoup de force, l'humain est, par essence, un animal social, commensal et « coopératif » [7]. C'est d'ailleurs un de nos arguments forts en faveur d'une École de la bienveillance [8].

A.M. : Entretenir cette commensalité et cette solidarité, cela suppose des convictions et des représentations partagées qui donnent sens aux entreprises collectives. Et c'est précisément le rôle des institutions, dont les écoles, de transmettre des idéaux collectifs. La place de l'École est d'autant plus importante que beaucoup d'instances reliantes traditionnelles ont perdu leur pouvoir d'attraction : partis, syndicats, mouvements de jeunesse, églises... En partenariat avec les familles, le système éducatif offre un cadre sociétalement institué pour re-construire/co-construire une matrice de valeurs, dans des espaces-temps de démocratie participative, permettant d'orienter des représentations, des décisions et des actions concrètes pour les incarner.

P.B.M. : Penchons-nous un instant sur ce qui mobilise et fédère des jeunes et moins jeunes aujourd'hui en partant d'un exemple extrait de notre actualité médiatique au moment où nous échangeons. On rappelait ces derniers jours, veille de l'EURO 2020 [9], que tous les derniers présidents [10] de la République française avaient prêté et prêtaient un regard attentif à leur équipe nationale ! Comme nos derniers rois, d'ailleurs. Mais, disaient les journalistes, malgré un rassemblement identitaire derrière « leurs » footballeurs, cette euphorie collective des supporters nationaux n'est jamais que feu de paille. Il faut donc conclure : panem et circenses ne suffisent pas à fédérer une nation, un peuple ou les générations entre elles. Sans doute, parce qu'il faut plus qu'un instantané émotionnel.

A.M. : Les valeurs devraient dessiner, dans le cadre éducatif, un horizon collectivement désirable, une projection pour le futur, en évitant de s'enliser dans l'utopie passive. J'ai été frappé par une interview récente de Jean-Claude Guillebaud : « Nous ne sommes plus convaincus - comme l'étaient les dernières générations - que demain est une promesse, qu'il y a un projet commun à construire, que nos enfants vivront mieux que nous. Et cela, y compris du point de vue civique, car la société ne présente plus une cohésion construite autour des grandes institutions que sont les syndicats, les associations, l'Église, l'école... » [11]. En ayant engagé toute ma vie professionnelle pour faire ad-venir des enfants et des adolescents, je suis peiné, pour ne pas dire sidéré, d'entendre des jeunes couples se demander s'il est souhaitable de donner la vie, vu l'état du monde. Pourquoi faire des enfants dans un monde condamné ? De ce point de vue, les discours déclinistes sont mortifères, particulièrement lorsqu'ils prennent des formes complotistes, voire sectaires. C'est le tarissement de toute transmission, culturelle et biologique.

P.B.M. : « Ils (les "jeunes" en 2020) n'ont pas de racines et nous (les plus de 50 ou 60 ans) n'avons pas fait d'héritiers », disait récemment Jean-Luc Hudsyn, évêque auxiliaire en Brabant wallon. C'est assez bien vu et bien dit. Ainsi, pour revenir sur le cas Greta Thunberg, elle est, selon moi, une des figures emblématiques de cette jeunesse qui refuse, critique et « condamne l'héritage » et qui, du coup, coupe les racines. Regarde ce que l'on dit des générations X, Y, Z et maintenant α (alpha). Si nous sommes, nous, les héritiers directs de « mai 68 », les jeunes nés à partir de la dernière décennie du siècle passé ne sont pas héritiers des décennies qui les précèdent ; ils sont nés dans la web-o-sphère dont l'une des caractéristiques essentielles est l'instantanéité, donc le présent, l'instant présent, comme valeur essentielle du temps là où, pour nous les baby boomers, l'avant, le maintenant et l'après ou demain étaient et sont encore aujourd'hui porteurs de sens ; et donc aussi de valeurs ! Or, la transmission intergénérationnelle est la base même de la culture qui fait l'humain. Tout ce que l'humanité a mis des millénaires à réaliser est culturel : des symboles, des œuvres, des techniques, des artefacts, des sociétés... Il est urgent de (re)donner du sens à cette exceptionnelle expérience qu'est une existence humaine tissée par des rencontres, des échanges, des dons, des entraides...

A.M. : Mais aussi parfois abîmée et détruite par des différends, des concurrences, des conflits, des obscurantismes. Au risque de me répéter, il importe donc de s'entendre sociétalement sur ce que l'on veut valoriser. As-tu remarqué que le mot valeur est très fréquemment utilisé avec des connotations économiques : « cela vaut autant... », au détriment d'autres connotations. Nous vivons sous l'emprise des chiffres, des statistiques, des résultats. Approche quantitative et monnayable. C'est plutôt oppressant. On le constate dans la gestion de la pandémie du coronavirus: le politique gère notre vie quotidienne sous la pression des courbes et les peuples désespèrent de leurs lendemains. En temps plus normaux, on connait aussi la dictature du CAC-40 et des valeurs boursières. Dans notre réflexion, il est question de valeur d'un point de vue éthique : « ce qui importe, c'est de ... ». Approche qualitative et incommensurable.

P.B.M. Incommensurable ! Voilà le mot que je cherchais précédemment pour identifier la dimension du sacré et donc du sacrifice, présente dans ma perception personnelle de la notion de valeur. L'actualité de l'épidémie de la COVID-19 nous a donné une parfaite illustration d'une vision qualitative, donc non mesurable, avec le renversement phénoménal de la perception de l'utilité sociale : du jour au lendemain, les opinions publiques ont re-découvert la « valeur ! » inestimable des travailleurs invisibles, les peu-considérés et les mal-payés, les « derniers de cordée ». Dans quel monde vivons-nous pour qu'il faille qu'une épidémie rappelle l'importance vitale des boulangers, des éboueurs, des soignants, des chauffeurs d'autobus... ? Là où les gilets jaunes semblent avoir échoué, ce satané virus serait-il parvenu à faire changer nos regards sur des hommes et des femmes qui, en réalité, sont très proches mais que nous ne voyons peu ou plus ? Prise de conscience éphémère ou définitive ? Sursaut de conscience de subjectivités épidermiques ou glissement collectif vers une autre échelle de valeurs ?

A.M. : Certains considèrent que le monde « d'après l'épidémie de la COVID-19 » ne sera plus comme avant. Je ne crois pas à cette incantation magique. Je ne m'attends pas à un grand retournement. Il y a d'ailleurs un biais narcissique qui amène beaucoup d'intellectuels, de militants ou de politiques à considérer que l'évènement inattendu donne raison à leurs idées ressassées. Le monde nouveau, à les en croire, sera celui de leurs vieilles idées. Par contre, on est indéniablement dans un temps de questionnements, suite à des crises multiples (économique, sociale, culturelle, sanitaire, climatique, environnementale...), et c'est propice à des prises de conscience pouvant déplacer le curseur des priorités et des valeurs. Cela ouvre des horizons, même s'il y a aujourd'hui plus de questions que de réponses quant aux résolutions communes à prendre et aux stratégies pour les appliquer... Il faut accepter les limites de l'humain comme aire de réflexion et d'action. Le changement prend son temps, un temps souvent long à l'échelle d'une vie engagée, mais si court à l'échelle du processus toujours inachevé d'humanisation.


Nous publierons prochainement, sur ce site, la suite de nos échanges.

Voir aussi sur ce site , l'article intitulé :

Une charte éducative pour "faire école" dès aujourd'hui

pour ceux qui viendront après nous.


[1] C'est ce qu'expriment tout autant la loi française d'orientation sur l'École (transmettre des savoirs, des connaissances, une culture) que le décret « Missions ».

[2] Edgar MORIN, Leçons d'un siècle de vie, Denoël, Paris, 2021.

[3] Bruno LATOUR, Où suis-je? Leçons du confinement à l'usage des terrestres, Les Empêcheurs de Penser en Rond, La Découverte, Paris, 2021, p.80.

[4] « Think globally, act locally » une formule qui date de ... 1915 !

[5] Régis DEBRAY, Le moment fraternité, Gallimard, Paris, 2009 (rééd. Folio, Essais, 2010).

[6] Voir à ce propos, Axel KAHN, Et le bien dans tout ça?, Stock, Paris, 2021.

[7] Voir entre autres Pablo SERVIGNE & Gauthier CHAPELLE, L'Entraide, l'autre loi de la jungle, Les liens qui libèrent, Paris, 2019.

[8] Voir sur ce site Alain MAINGAIN et Paul-Benoit de MONGE, A l'Ecole de la bienveillance.

[9]EURO 2020 qui se déroule en juin 2021 !

[10] de Gaulle, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron.

[11] Interview publiée dans La Libre Belgique, rubrique « Franc-Tireur », du 28 février 2021.