Le marronnier des rythmes scolaires

29/08/2019

Comme chaque année, lors de la rentrée scolaire, on voit revenir dans les médias la thématique des rythmes scolaires (parmi quelques autres). 

Ainsi, la RTBF a-t-elle consacré 25 minutes à la question dans la plage "Soir Première" et l'émission "Ce qui fait débat", ce 27 août. La question posée par le journaliste pour amorcer le débat entre les invités est récurrente : "Faut-il raccourcir les vacances estivales ?". Dans le milieu médiatique, on parle de marronniers à propos de ces sujets chroniques selon les saisons. Or, les marronniers qui bordent nos boulevards et ornent nos parcs publics sont bien malades, victimes des pollutions atmosphériques. Il en va de même pour certains sujets récurrents et clivants, pollués par des blocages de tous ordres.

Le débat du jour comporte à mes yeux plusieurs dimensions : sociétale, psycho-pédagogique, politique, budgétaire.


Point de vue sociétal

Quand je réfléchis à cette question, je suis interpellé par un paradoxe sociétal. Le champ lexical de la mutation-adaptation est dominant dans de nombreux discours. Des sociologues nous parlent d'individus « mutants » et de sociétés « liquides ». Des acteurs économiques vantent la flexibilité ou encore vendent le modèle de la flexi-sécurité pour s'adapter à la globalisation-mondialisation. Des politiques prétendent rejeter les oripeaux des « vieux mondes » et s'ériger en porte-drapeau d'un « monde nouveau» . Dans le même temps, lorsqu'il s'agit de l'organisation scolaire, le fixisme est de rigueur.

Un double archaïsme serre depuis trop longtemps les freins par rapport à la réflexion sur la durée des vacances d'été et plus globalement sur le calendrier scolaire.

Les deux mois de vacances estivales remontent aux cycles de travail productif des sociétés à dominante agraire. Lorsqu'à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle,  selon les pays européens, l'école devint obligatoire pour tous les enfants/adolescents, le législateur préserva le temps des récoltes et des moissons nécessitant alors de nombreux bras, dont ceux des enfants et adolescents dans les exploitations familiales. Il ne s'agit plus de nos jours de sauver la production agricole de proximité en renvoyant les jeunes aux champs pendant deux mois. Et pourtant, l'été des jeunes et mouvements de jeunes reste marqué d'un tabou. Fixisme sociétal ?

Autre archaïsme : le découpage du calendrier scolaire est conçu en fonction des grandes fêtes religieuses de la liturgie chrétienne, dont certaines sont mobiles ce qui ne facilite guère un découpage équilibré des périodes scolaires. La fête de Toussaint implique un découpage du premier trimestre en deux blocs inégaux et la date parfois tardive de la fête de Pâques peut littéralement bousiller le troisième trimestre, après une fin de deuxième trimestre essoufflante. Or, la sécularisation de nos sociétés et leur caractère multiculturel/multiconfessionnel justifierait que l'on s'affranchisse du cadre catholique, d'autant plus que la pratique religieuse dans le cadre de ce culte s'affadit dans nos sociétés (moins de 5% de pratiquants réguliers pour le catholicisme) et que l'Eglise n'a plus la position hégémonique d'antan dans le champ social. Et pourtant, l'agenda chrétien reste le pilier de l'année scolaire. Conservatisme identitaire ?

Ces deux références n'émergent plus (ou rarement) de façon explicite dans les débats mais les sous-tendent encore comme un inconscient collectif. Conseiller de la Ministre de l'Enseignement, je me rappelle avoir traité de nombreux courriers de concitoyens contestant l'emploi dans les circulaires officielles d'expressions comme « congés d'hiver » ou « congés de printemps », revendiquant l'identité judéo-chrétienne de l'Europe. Le principe de neutralité est pourtant inscrit dans notre Constitution.

Sur ces considérations culturelles, donc symboliques, viennent bien entendu se greffer des considérations plus pragmatiques émanant de différents secteurs d'activité : Horeca, tourisme, loisirs, services aux personnes... dont les intérêts, les modèles, les fonctionnements nécessiteraient des adaptations. Et pourquoi pas ? Mais on voit pointer le critère de rentabilité pour l'engagement de saisonniers dès lors que la Communauté flamande et la Communauté française (Fédération Wallonie-Bruxelles) ne s'entendraient pas en matière de rythmes scolaires. Petit pays, petit marché. Le principe de décalage ou de tournante entre des zones géographiques ou administratives est moins rentable en Belgique qu'en France. A l'aune des seuls intérêts économiques, les marrons peuvent encore tomber longtemps, quoique des consultations récentes montrent que les secteurs concernés sont aujourd'hui moins réticents. Les représentations et les pratiques peuvent donc évoluer.

Le pragmatisme consiste aussi à se tourner vers l'organisation des familles pendant le temps des grandes vacances. Les deux mois d'été pour des couples qui travaillent ou des familles monoparentales peuvent virer au casse-tête pour la prise en charge des enfants. Les grands-parents, en position sandwiche entre l'épuisement des parents quadragénaires et l'allongement de la vie de leurs propres ascendants, en savent quelque chose. Et les stages, parfois saturés, grèvent lourdement les budgets familiaux. Un avantage inaccessible pour les familles précarisées et paupérisées.


Point de vue psycho-pédagogique et didactique

Si l'on dresse les oreilles, on perçoit qu'après le 20 août, la fébrilité est palpable. Impatience des adultes qui assument depuis la fin juin (n'oublions pas les jours blancs !). Ennui des jeunes qui ont épuisé les possibles et éprouvent le manque des copains d'école. Or, on peut dire qu'à cette date de reprise patente dans de nombreux secteurs, les batteries tant des élèves que des enseignants sont rechargées. A l'inverse, il y aura en cours d'année scolaire des moments d'épuisement et de tensions pour les uns comme pour les autres forcés de ramer jusqu'à la bouée de secours d'un congé intermédiaire trop éloigné.

Ajoutons qu'à la fin des vacances d'été des enfants de milieux plus privilégiés bénéficient d'une remise en forme scolaire via des activités diverses : cours particuliers, séjours linguistiques, coaching en méthode ou en développement personnel, stages sportifs ou artistiques... La dernière semaine voire quinzaine du mois d'août tend à devenir une zone tampon qui permet à certains d'obtenir des avantages concurrentiels dans le champ de la compétition scolaire (lutte pour les places dans les écoles réputées, pour les filières porteuses d'avenir,  et pour les diplômes cotés). Cela relève certes de la liberté de chacun, mais creuse plus encore les inégalités déjà si lourdes face aux apprentissages et aux débouchés. Pour que tous bénéficient d'un même remise à niveau, il serait plus judicieux de l'inscrire dans le temps scolaire remanié.

Les enquêtes menées par la Ligue des Familles ou les Associations de Parents font émerger une préoccupation essentielle : celle du bien-être de l'enfant ou de l'adolescent, considérés comme personnes et non seulement comme élèves. En d'autres termes, le métier d'élève n'est qu'un aspect de la condition des jeunes et un équilibre doit être trouvé entre temps scolaire et non scolaire, entre charge cognitive et épanouissement global. Ce point de vue justifie amplement une réforme du calendrier scolaire annuel, hebdomadaire, quotidien. 

J'y ajouterais des considérations d'ordre psycho-pédagogique relatifs à la qualité des apprentissages. Premier exemple : après le congé de Toussaint pointe déjà la session dite de « Noël ». Les enseignants savent que l'organisation de cette courte période entre deux fêtes religieuses (eh oui !) est un défi pédagogique insoluble : initier de nouveaux apprentissages au plus pressé dès le lendemain du congé, prévoir des évaluations prématurées parce qu'un bulletin de période s'avère nécessaire fin novembre pour alerter les parents et inquiéter les élèves avant les examens de décembre, organiser début décembre des révisions sur des morceaux ou des bribes de matière, plonger dans les évaluations sommatives et les conseils de classe de fin de trimestre, produire un bulletin avant les congés... Deuxième exemple : le passage à vide souvent éprouvé en cours ou en fin de période janvier-février, marquée par des incidents critiques et des exclusions et débouchant sur une pause trop courte à la sortie de l'hiver. Et chaque année les mêmes déséquilibres entrainent les mêmes effets.

Au vu de ces considérations, le découpage de l'année scolaire en périodes de sept semaines de cours suivies de deux semaines de repos me parait un modèle judicieux sur le plan psycho-pédagogique. C'est le modèle défendu d'emblée par la Ministre Marie-Martine Schyns, une enseignante, et retenu par les acteurs institutionnels dans l'Avis N° 3 du Groupe Central du Pacte pour un Enseignement d'excellence.

Ce modèle implique de se décoller quelque peu du calendrier religieux. Cela implique aussi de raboter les vacances d'été en amont et en aval. J'y vois un double avantage. D'une part, en juin, on pourra prolonger davantage le temps des apprentissages actuellement bouclé entre le 5 et le 10 juin, en reportant sur la première semaine de juillet une partie des opérations de fin d'année (conseils de délibération, procédures de recours, remise des bulletins, rencontres avec les parents) pour autant que des parents n'anticipent pas les vacances pour profiter des tarifs de juin. D'autre part, dès la fin du mois d'août, on pourra procéder à l'allumage de l'année, les échauffements occupant généralement de précieuses journées de septembre, pour autant que des parents ne prolongent pas des vacances à l'étranger dans leurs familles et ne procèdent pas à des inscriptions trop tardives.

Une période de sept semaines constitue un espace propice sur le plan didactique. On peut y déployer un ensemble cohérent et signifiant d'apprentissages (connaissances et compétences) ou unité d'acquis d'apprentissage, selon le phasage suivant : phase d'exploration, d'investigation, d'expérimentation ; phase de structuration et d'intégration des acquis ; phase d'évaluation (in)formative au terme de la séquence ; phase de consolidation et/ou de dépassement. Ce phasage correspond à un schéma didactique assez courant. Somme toute, à une période délimitée du calendrier correspond une séquence d'apprentissage intégratrice. Selon le volume horaire de chaque discipline, le scénario peut occuper toute la période de sept semaines ou être dupliqué au cours de celle-ci.

Une telle approche nécessite bien entendu de réunir certaines conditions :

  • prévoir de la souplesse organisationnelle au moins pour la septième semaine du canevas : c'est l'occasion de varier les médiations et postures d'apprentissage et d'aérer le système éducatif ;
  • concevoir les référentiels de connaissances et de compétences (et les programmes qui en découlent) en fonction du séquençage de sept semaines : c'est l'occasion de produire des unités d'apprentissage cohérentes, significatives et motivantes à partir de grands questionnements portant sur les mondes naturel, culturel, social, technologique, numérique...
  • repenser l'évaluation en clarifiant ses finalités : c'est l'occasion de rétablir la distinction entre des évaluations sommatives à valeur (in)formative en fin de période et des évaluations à valeur certificative en fin de cycle, degré ou cursus ;
  • approfondir la définition de la fonction enseignante aux multiples facettes et la réorganisation de la charge de travail annualisée des personnels ;
  • adapter l'espace scolaire en y diversifiant les lieux et leur assignation : cours, recherche, étude, travail d'équipe, expression, forum.

Ce découpage, déjà bien scénarisé dans les cartons ministériels, parait sensé à nombre d'acteurs lorsqu'on le présente sous l'angle didactique et psycho-pédagogique. Il se complète de pistes pour l'organisation de la journée de cours. Ce deuxième champ n'a pas encore fait l'objet de simulations précises. Le flou dans lequel on le laisse sur le plan organisationnel le disqualifie à tort. Deux principes entrent ici en ligne de compte : le respect des bio-rythmes et l'équité. L'assoupissement du début de l'après-midi n'est pas une chimère : tout enseignant a éprouvé ce ralenti. L'intégration dans le temps scolaire, pour tous, d'activités artistiques, sportives, culturelles, techniques... permettant de développer la palette des aptitudes ainsi que d'études dirigées ou écoles de devoirs permettant de consolider les apprentissages personnels relève de la promotion d'un enseignement équitable, un enjeu collectif dont notre système éducatif reste bien éloigné comme le révèlent les comparaisons internationales.


Point de vue politique et budgétaire

En introduisant mon propos, je soulignais combien la question des rythmes scolaires reste récurrente, puisque non résolue à ce jour (comme celle de la gratuité, parmi d'autres...). Après chaque poussée de fièvre, le dossier dûment documenté par des enquêtes et des études est remis au frigo. Le Pacte est très prudent sur ce thème : une page et demie seulement, une étude préalable de faisabilité, une case budgétaire vide. On verra plus tard. Les marrons chauds sont refilés aux suivants.

Pas d'angélisme : le sujet reste clivant. En outre, il y a un obstacle de taille dans notre mécano institutionnel : l'harmonisation du calendrier scolaire entre les trois Communautés du pays n'est pas garantie. Or, en Région bruxelloise, il y a des familles de plus en plus nombreuses dont les enfants fréquentent les deux régimes linguistiques d'enseignement. Les politiques le savent et l'entendent. Les remontées du terrain peuvent bloquer la décision au niveau d'un bureau de parti ou d'un cabinet ministériel.

Politiquement, un(e) ministre ne peut endosser seule une telle mutation systémique. Les acteurs intermédiaires du monde éducatif (fédérations de pouvoirs organisateurs, organisations syndicales, associations de parents) viseraient quant à eux un consensus confortable pour chaque partie. Le plus petit dénominateur commun comme périmètre de tant d'enjeux ?

La question, par sa dimension sociétale et intersectorielle, me parait un bel objet pour une démarche de démocratie participative. Un panel de citoyens tiré au sort et accompagné par des groupes d'experts pourrait scruter les enjeux, identifier et écouter les acteurs et secteurs concernés, discerner les axes de tensions et les intérêts contradictoires, ouvrir la boite des alternatives possibles, élaborer un ou deux scénarios à l'intention du Parlement. In fine, une telle conférence de consensus entre citoyens devrait déboucher sur un débat parlementaire autour d'une proposition de décret d'initiative parlementaire, pour donner au scénario retenu la garantie politique la plus large possible.

Reste la question budgétaire, entre autres pour intégrer des activités péri- ou parascolaires et des études dirigées ou écoles de devoirs dans l'espace-temps scolaire. Les marges budgétaires sont modestes. Sans être partisan d'une régionalisation de l'enseignement qui mettrait à bas la maison commune des francophones, il me semble que certains postes pourraient être sortis du budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles et assignés aux Régions qui disposent du levier fiscal. C'est par exemple possible pour les infrastructures et bâtiments scolaires. Une enveloppe conséquente. Des partis politiques explorent la piste.

Couleurs déjà automnales des marronniers en septembre : cette année sera encore comme les précédentes.