Le basculement vers l’enseignement à distance, un effet collatéral de la Covid-19 ? 

28/03/2020

La crise sanitaire due à la pandémie liée à la Covid-19 génère un contexte de recours accéléré à l'enseignement à distance, dans l'enseignement supérieur et dans l'enseignement obligatoire. Les avis exprimés dans la presse écrite ou recueillis auprès des acteurs sont contrastés.  Les points de vue ont évolué au fil des mois, l'expérience s'étirant sur plus d'un an, et au vu des effets pédagogiques, psychologiques, sociétaux . Quelles leçons tirer ? 


Au cours des premières semaines, l'expérimentation forcée et inattendue de l'enseignement distanciel ou hybride (distanciel/présentiel) provoque des réactions enthousiastes ou vivement intéressées. Certains voient, dans la nécessité impromptue de recourir à l'enseignement à distance, la possibilité d'un grand bond en avant en matière de conversion du monde de l'enseignement au numérique. Jean Hindriks, économiste, et John Rizzo, spécialiste de l'apprentissage par l'informatique et de l'enseignement mutuel (Ecole du Dialogue), décèlent dans cette situation exceptionnelle une « opportunité inédite d'une transformation pédagogique avec l'enseignement à distance » et encouragent l'échange sur les plateformes « des bonnes pratiques ou des outils pédagogiques simples et gratuits qui permettent d'accompagner à distance les élèves dans leur scolarité » [1]. De leur côté, les responsables de l'ASBL EducIT, dont l'objet social est d'équiper les écoles en outils numériques (entre autres d'un ordinateur portable du type Chromebook)  et de former les enseignants à leur utilisation, constatent une augmentation de la demande d'équipements et d'accompagnements.  

Selon Etienne Michel, directeur général du SEGEC (Secrétariat général de l'enseignement catholique), « cette crise va faire gagner vingt ans à l'école numérique » [2]. Les conseillers pédagogiques du réseau libre catholique ont d'ailleurs dressé, à l'intention des écoles et des personnels, un catalogue des ressources mobilisables : espaces numériques de travail, questionnaires en ligne, manuels scolaires, tableau blanc partagé, réunions virtuelles,... Un apport bien utile pour nombre de néophytes dans le domaine ! Néanmoins, une utilisation fonctionnelle des outils numériques ne tient pas lieu de formation, initiale ou continuée, au domaine peu exploré des techno-pédagogies.

Même si beaucoup d'enseignants se limitent à des échanges par courriels ou par téléphone mobile avec leurs élèves, il est indéniable que la situation de crise liée au confinement des populations et à la fermeture des établissements scolaires stimule la créativité en matière de techno-pédagogies. « Il y a une prise de conscience que ces outils, que l'on avait tendance à négliger, sont utiles et les acteurs de l'enseignement sont en train d'acquérir des compétences qu'ils n'avaient pas auparavant. Il va y avoir un bond qualitatif dans l'utilisation des plateformes (de communication et de travail en ligne) », relève Pierre Laoureux, conseiller en techno-pédagogie du SEGEC. « L'enseignement secondaire de la Ville de Bruxelles compte aujourd'hui 8800 utilisateurs (élèves et enseignants) de plateformes pédagogiques. Ils étaient 2700 avant le confinement », indique Patrick Danau, inspecteur en charge du numérique dans les écoles de la Ville de Bruxelles [3].

Et l'on peut voir, relayées par les medias classiques ou les réseaux sociaux, nombre d'initiatives ingénieuses, après un bref rodage, de la part d'enseignants engagés et habiles. Je pense, entre autres, à des cours enregistrés et diffusés quotidiennement avec l'aide de télévisions locales ou à des expériences en sciences guidées en ligne selon le principe de "la main à la pâte". Indéniablement, le contexte de crise sanitaire provoque des opportunités favorisant des évolutions technologiques, des innovations pédagogiques, des interrelations originales entre enseignants et élèves. 


Des lendemains qui chantent? 

La mise en œuvre d'une mesure d'urgence ne se fait toutefois pas sans difficultés de toutes natures (spatiales, temporelles, financières, technologiques, pédagogiques, psychologiques...), tant du côté des apprenants que des enseignants, tant du côté des écoles que des familles. Dans l'enseignement obligatoire, primaire et secondaire, la situation est très différente de celle de l'enseignement supérieur qui a l'habitude de diffuser des cours en lignes (MOOCS) et dispose souvent d'équipes d'informaticiens.

Du côté des écoles, la situation en termes d'équipements reste un frein majeur : malgré des appels à projets récurrents depuis une dizaine d'année et soutenus financièrement par les Régions wallonne et bruxelloise, on compte environ un ordinateur pour neuf élèves en Wallonie, et un pour onze à Bruxelles. « L'objectif est d'assurer un équipement et une connexion minimale pour toutes les écoles », rappelait la ministre Caroline Désir dans une interview donnée en janvier 2019. « Cette crise nous a montré que beaucoup d'écoles sont encore démunies face au numérique», témoigne aujourd'hui Jean Huberlant, conseiller techno-pédagogique au SEGEC. « Parfois, la première intervention a juste consisté à mettre tout le monde en lien via les adresses e-mail » [4]

Du côté des familles, la Ligue des familles se montre très critique vis-à-vis du recours impromptu à l'enseignement à distance qui pose plusieurs questions, sans même parler ici de l'addiction aux écrans et de la perte de communication intra-familiale. 

D'une part, le problème majeur de la fracture numérique. « Beaucoup de familles ont seulement accès à un smartphone, pas à un ordinateur. Ce n'est pas la même chose. On demande parfois aux élèves d'imprimer des feuilles et de les compléter. Tout le monde n'a pas ce matériel. » « Avec mes élèves, j'arrive au mieux à communiquer par WhatsApp », m'a confié une enseignante dans une école en discrimination positive.  Dans un certain nombre de cas, il n'y pas d'autre solution que le support papier classique, remis de la main à la main. Contrairement à ce que pensent certains candides, il ne suffit pas de distribuer ou de prêter gratuitement des portables pour réduire la fracture numérique. Encore faut-il disposer de la connexion nécessaire et avoir appris à utiliser les applications adéquates. 

D'autre part, tous les parents ne sont pas également disponibles et formés pour accompagner leurs enfants. « Certains élèves pourront donc travailler dans de bonnes conditions, d'autres pas. Je pense aux familles où on ne parle pas français, ou dont le(s) parent(s) continue(nt) à travailler... » [5]. Il ne faut d'ailleurs pas se leurrer : la solution ne consiste pas seulement à fournir des ordinateurs portables aux plus démunis de moyens techniques, comme l'ont pensé hâtivement des esprits certes bien intentionnés. La fracture est surtout socioculturelle et sa résolution demande des politiques systémiques de longue haleine.

Des militants des associations comme l'APED (Appel pour une école démocratique) et CGé (Changement pour l'égalité) ainsi que la Fédération des étudiants francophones (FEF) ont également manifesté des préoccupations par rapport aux risques réels de creusement des inégalités et d'augmentation des décrochages. C'est précisément pour limiter ces effets indésirables que les autorités ministérielles en Fédération Wallonie-Bruxelles ont recommandé, par une circulaire, de ne pas introduire, durant la période de crise, de nouvelles matières et de privilégier des exercices de remédiation-consolidation-dépassement. Une mesure que des écoles et des enseignants ne respectent pas selon des témoignages d'élèves et de parents surchargés. Et il ne faut pas entretenir de pensée techno-magique : l'envoi de fichiers électroniques de théorie et d'exercices à la maison n'a pas d'effets fondamentalement différents de la distribution de feuilles photocopiées en classe dès lors qu'un accompagnement pédagogique de qualité fait défaut, ce qui une fois encore s'avère particulièrement préjudiciable pour les élèves qui éprouvent des difficultés d'ordre cognitif ou cumulent des handicaps socioculturels.

Du côté des élèves, certains se sont accommodés mieux que d'autres de ce régime numérique et distanciel. Les témoignages d'adolescents qui ont trouvé des aspects plaisants à des apprentissages plus autonomes, voire plus diversifiés en termes de contenus et de méthodes, ne manquent pas. Beaucoup ont exploré des domaines méconnus, souvent avec l'aide des parents à l'affût de tutoriels, de cours et visites en ligne, de sites didactiques... Dans certaines familles, l'école du temps libre a été saturée d'activités « utiles » par horreur du temps vacant. 

Le Comité des élèves francophones (CEF) a mené un sondage en ligne auprès de 1.139 élèves de l'enseignement secondaire, entre le 20 et le 25 mars 2021. Ceux-ci se déclarent très généralement satisfaits de recevoir des travaux par le canal informatique, tout en déplorant parfois (34% des élèves sondés) un manque de consignes précises et d'explications développées.  « Les élèves expliquent principalement leur mécontentement par le fait qu'ils et elles reçoivent beaucoup trop de travail (mentionné à 94 reprises). Vient ensuite le fait que ces travaux ne sont pas accompagnés d'explications suffisamment claires et compréhensibles (mentionné 68 fois) », peut-on lire dans le communiqué de l'association. Sur la base de cette enquête, le CEF dénonce les inégalités entre élèves face au travail à domicile. En effet, trois élèves sur quatre reçoivent leurs exercices via une plateforme numérique. Pourtant, tous ne disposent pas de l'équipement nécessaire (ordinateur, tablette, imprimante, scanner,...) et se retrouvent donc pénalisés. Par ailleurs, certains élèves se retrouvent seuls face aux exercices imposés parce qu'ils n'ont pas de parents compétents ou disponibles pour les accompagner. D'autres peuvent avoir des difficultés pour s'isoler afin de travailler de manière optimale. Le CEF relève encore que « les inégalités se renforcent également là où elles étaient déjà présentes à l'école. C'est ainsi que des élèves à besoins spécifiques se retrouvent doublement pénalisés par la situation actuelle et une absence d'aménagements » [6].   La fracture numérique renforce in fine la fracture sociale. Et, au-delà de la question des équipements, d'autres facteurs (déstructuration familiale, précarité, addictions...) peuvent "délier" des enfants ou adolescents livrés à eux-mêmes, à distance de l'école et des pairs. Une enquête menée par le SEGEC au sein des établissements du réseau libre catholique, au terme de trois semaines d'enseignement à distance, fait état d'un "décrochage" de 15% des élèves. Il s'agit de jeunes dont les professeurs n'ont pas de nouvelles en dépit des tentatives de contact numérique ou autre. la situation n'est pas meilleure du côté de l'enseignement supérieur :  plus d'un étudiant sur cinq a décroché, selon les conclusions d'un nouveau sondage lancé par la FEF le 28 avril (21 % des répondants inscrits en hautes écoles, 25 % des universitaires et 26 % des étudiants en arts). Au fil des mois de pratique d'un enseignement hybride (présentiel/distanciel), les signaux d'alerte se multiplient concernant les effets psycho-sociaux dont le plus manifeste est le mal-être de plus en plus répandu des enfants, des adolescents et des étudiants.  Après un an d'expérimentation, les différentes études menées en Belgique et en France confirment que le distanciel génère stress, fatigue psychique, démotivation, décrochage.

Du côté des enseignants, loin d'être tous des "geeks", des réticences de divers ordres s'expriment, entre autres dans la presse. Ils se trouvent confrontés à une surcharge de travail conséquente et à la charge mentale qui en découle : créer de nouvelles ressources pédagogiques, se former à l'enseignement à distance, répondre via des courriels ou des messages whatsapp aux questions des élèves de manière individuelle, opérer le suivi pédagogique de la classe en vidéoconférence avec les collègues et contacter téléphoniquement les élèves ou les parents en cas de décrochage est chronophage et épuisant. Ils pointent les carences pédagogiques et les difficultés matérielles de l'enseignement à distance : le manque d'outils, d'expertises, de formations risquent de mettre à mal les apprentissages. Des élèves confinés avouent d'ailleurs apprendre moins et s'ennuyer plus. Et les collègues qui s'essayent aux vidéo-cours avec un groupe d'une dizaine d'élèves constatent qu'il est particulièrement difficile de soutenir l'attention. Ce n'est pas insignifiant, quant à la nature des médiations mobilisées dans un processus d'apprentissage, que les formations techniques et artistiques se prêtent le moins à l'enseignement à distance. Ce qui est surtout en jeu, aux yeux des praticiens, c'est la relation pédagogique et éducative, la force du lien humain au cœur de l'apprentissage et du métier.  

Pour  Jean-Sébastien Philippart, philosophe et enseignant dans le secondaire : « On aura beau imaginer tous les dispositifs que l'on veut, il est une condition essentielle à la situation d'enseignement : la présence de l'enseignant. Avant toute motivation et intérêt, le moteur de la situation d'enseignement est l'attention. Or l'attention de l'élève ne peut être provoquée que par l'attention d'un enseignant qui la lui porte dans une certaine proximité, en l'occurrence, loin des écrans interposés. Un enseignant qui a de la présence comme on dit, est une personne présente en chair et en os et susceptible, de par cette sensibilité, de se sentir concerné par l'autre (l'élève) et de le toucher alors avec tact, en suscitant chez cet autre une attention réflexive. L'éveil à l'attention est d'autant moins mécanique qu'il nécessite en permanence sa reprise vivante, face à une classe d'élèves qui n'est jamais une donnée, mais quelque chose à faire » [7].

De même, la chroniqueuse française, Mara Goyet, professeure d'histoire-géographie au collège : « Nombreux sont ceux qui prévoient que l'épidémie et le confinement changeront nos méthodes de travail, vont nous « moderniser » : je crois exactement le contraire. Ce qui ressort de chaque mail des élèves, c'est que l'enseignement sans se voir, sans présence ni corps, sans règle en fer qui tombe et contenu de trousse qui s'éparpille par terre, sans fou rire réprimé ni regard en coin, sans bavardage même, c'est moins bien. C'est la complicité, les habitudes, les blagues communes, tout ce que nous avons construit au fil des mois qui permet la continuité (des apprentissages) » [8].

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik ne dit pas autre chose : « Les machines numériques améliorent de manière prodigieuse la communication mais elles altèrent la relation... Pourquoi certains profs sont-ils plus stimulants que d'autres ? Tout simplement parce qu'ils communiquent des émotions en même temps que du savoir ». Et de constater que les étudiants de l'Ecole nationale de la Magistrature de Bordeaux n'ont pas souhaité que se prolonge une expérience d'enseignement grâce à des Moocs. [9]

Il faut être de bon compte. En ces temps de crise sanitaire plus encore qu'en temps normal, il est socialement salutaire que les enseignants gardent le contact avec les élèves via des courriels, des plateformes de communication ou des visioconférences. En ces temps de confinement, comme en  temps normal, il est pédagogiquement utile que des exercices et des ressources soient mis à disposition des élèves par voie digitale, en s'assurant que ces supports soient effectivement accessibles pour tous [10]. Et il est parfois réconfortant de constater que des élèves rébarbatifs aux formes scolaires traditionnelles raccrochent par le fil numérique.

Mais il est illusoire de présenter la diffusion généralisée, dans les foyers, de cours enregistrés comme une avancée pédagogique : le canal numérique ne change rien à la posture magistrale du cours ex cathedra. Dans la plupart des cas, à distance comme en présentiel, on reste dans un enseignement frontal  qui installe l'apprenant dans une position de récepteur. Sur le plan didactique, Moocs et tutoriels ne sont pas très innovants lorsqu'ils jouent le rôle de transmission de connaissances, qu'elles soient déclaratives (des théories ou savoirs) ou procédurales (des procédures ou savoir-faire).  Or, la pédagogie ne se limite pas à l'explication-monstration- démonstration. L'art pédagogique consiste aussi à concevoir et à animer des questionnements, des interactions entre pairs, des applications, des transferts, des rétroactions, des moments de métacognition, des évaluations, des remédiations, des interventions en vue d'étayer les apprentissages...  Un cours ne se réduit pas à un tutoriel décrivant des procédures. Le principal intérêt des sources et des supports numériques serait plutôt de soutenir, dans la classe (traditionnelle, flexible, inversée...) et durant les cours, des démarches autonomes, heuristiques, créatrices... sécurisées par l'enseignant. C'est tout autre chose que la diffusion de masse des savoirs. Transmettre de l'information selon un axe émetteur-récepteur, ce n'est pas de même nature que de (faire) vivre un scénario didactique. 


Une solution d'urgence n'est pas un traitement de fond.

Dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons, il est louable que les responsables du système éducatif et les acteurs de terrain déploient tous les moyens possibles pour réduire l'impact de la suspension des cours sur les apprentissages des élèves. Un dispositif comme l'enseignement à distance peut s'avérer judicieux dans cette situation extraordinaire, sans être pour autant le plus adéquat en temps normal. 

Mais il faut raison garder : l'enseignement à distance n'est pas la panacée universelle. Après plusieurs mois de confinement, de distanciation et de solutions hybrides, nombre d'élèves et d'étudiants sont, de leur propre aveu, en manque d'école et de profs.  De même que les réseaux dits "sociaux" ne constituent qu'un substitut de sociabilité, l'enseignement à distance n'offre qu'un ersatz de relation pédagogique, éducative, humaine. Comme me le rapportent des collègues confrontés à une situation dite "extra-ordinaire", dans la communication virtuelle on perd une grande partie de la dimension non-verbale, si importante pour appréhender la réactivité des apprenants, et l'on dilue les interactions. Une solution par défaut... « Ce qui m'embête, me confie une enseignante, c'est que je n'ai aucune idée de l'impact de ce que je transmets sur chacun des élèves. Je ne vois même pas leurs mimiques » . 

Parmi d'autres, un professeur de français, Martin Delplace, en classes terminales de l'enseignement secondaire témoigne : 

« Le constat s'impose : l'enseignement à distance fonctionne. Les outils informatiques rendent possible la communication entre enseignants et élèves. La vraie question est plutôt la suivante : l'enseignement à distance est-il efficace ? Ma réponse est non.

Je prends mon cas individuel. Je suis en charge d'une centaine d'élèves, répartis dans quatre classes de la 4e à la 6e secondaire. Après deux semaines, environ 80% d'entre eux ont répondu à mes messages. J'ai donné à tous un premier travail : j'ai reçu 26 productions. Comparons avec une situation normale : en deux semaines j'aurais donné au minimum quatre exercices de ce genre à réaliser en classe, j'aurais ainsi pu contrôler la réalisation d'environ 400 productions (allant de quelques lignes de rédaction à un travail écrit). Davantage si l'on considère les questions/réponses orales. 26 productions en lieu et place de 400...

Le seul mérite des cours en ligne - et c'est déjà très bien - est de proposer une distraction intelligente aux élèves. Demander plus à ces dispositifs serait de l'acharnement pédagogique...» [11] .

A lire ces témoignages, je garde la conviction que l'enseignant, comme le comédien ou l'avocat, fait son métier avec son corps inscrit dans un espace réel. Et la relation éducative se fait de visage à visage, avec des mimiques, des sourires, mais aussi des mystères... Comme le faisait remarquer le psychopédagogue Bruno Van Humbeek, interrogé dans une émission de la RTBF, le 6 avril : « Le confinement des élèves fait prendre conscience aux parents que l'on ne s'improvise pas enseignant. Enseigner, c'est un métier ». L'acte pédagogique, qui ne se limite pas à de l'information transmise par les ondes, implique un scénario didactique flexible, s'ajustant sans cesse en situation de communication "incarnée" et, dès lors, difficile à mettre en oeuvre via des artefacts numériques.  En effet, les apprentissages ont une dimension sociale : ils se confortent à l'occasion de nombreuses interactions verbales avec les maitres et avec les pairs : questions, réponses, reformulations, hypothèses, témoignages, métacognitions... L'enseignement présentiel stimule ces interactions. Sans oublier la dimension éducative qui ne se module pas à distance, mais se construit dans le faire-ensemble. Cri du cœur d'une jeune collègue mathématicienne : « Un prof devant un écran, ce n'est pas un prof !».

Les promesses de l'e-learning ne sont pas toujours à la hauteur des exigences pédagogiques, des enjeux éducatifs et du besoin vital de relations humaines. C'est par la socialisation que nous apprenons les uns des autres. L'enseignement à distance participe à la distanciation sociale qui, certes nécessaire à un certain degré, s'avère contre-nature à forte dose et de façon prolongée. Selon certains sondages, après trois semaines de confinement un jeune sur deux, entre 15 et 25 ans, déclare en souffrir.  Et la déprime ne fait que s'aggraver au fil des mois. Comme le fait remarquer le psychothérapeute Thomas d'Ansembourg, « Nous communiquons de plus en plus vite et de plus en plus mal. Nous prenons nos échanges sur les réseaux sociaux pour de la communication. Mais ce n'est pas de la rencontre » [12] .  Les liens numériques ne comblent pas le besoin de rencontres tactiles. L'espèce humaine ne se caractérise-t-elle pas par une forte propension à nouer des rapports sociaux incluant des contacts physiques ? Communiquer, c'est à la fois voir, entendre, parler, toucher, sentir, ressentir, éprouver... Le métier d'enseignant-éducateur s'exerce dans le cadre d'une rencontre incarnée, confiante et motivante. La crise sanitaire nous rappelle, souvent douloureusement, que la mise sous cloche du corps entraine des effets dévastateurs sur les plans psychique et psychologique.

Sur le long terme, il faut se méfier de la généralisation d'une formule qui permettrait, aux yeux des chantres du moindre coût des services publics, de rationaliser l'encadrement des apprentissages et de minimiser les dépenses du système éducatif.  Faire de l'enseignant un assistant des apprentissages des élèves rivés à des écrans ou un acolyte d'une intelligence artificielle, c'est réduire la masse salariale. L'économiste Daniel Cohen aime répéter que le capitalisme a l'obsession de la diminution des coûts. A l'ère numérique, le capitalisme dispose à cette fin d'un levier incomparable dans l'histoire. Et se méfier tout autant des lobbyistes du matériel numérique, prompts à investir le marché scolaire. 

Une étude menée en Belgique francophone par une équipe de l'université de Mons, (U-Mons), entre fin septembre et début novembre 2020, auprès de 911 enseignants répartis sur tous les niveaux de l'enseignement obligatoire (7,3% d'instituteurs maternels, 35,5% d'enseignants du primaire et 57,6% du secondaire) révèle des tendances qui vont dans le sens des réflexions menées dans cet article. Plus d'un enseignant sur deux (57,5%), dans l'échantillon, déclare avoir renoncé aux outils numériques, jugés chronophages et souvent mal maitrisés faute de formation aux techno-pédagogies. Nombre d'enseignants restent sceptiques concernant la plus-value du canal numérique, constatant que le recours à ce dernier entraine, dans leur chef, un retour à une pédagogie transmissive et frontale. Selon une formule bien connue en communication sociale depuis les travaux de Mac Luhan à propos des media, le canal formate le message. Et, constat le plus édifiant du point de vue de la didactique, peu d'enseignants utilisent des outils numériques pour différencier les apprentissages en mettant en œuvre des scénarios didactiques de consolidation, de remédiation ou de dépassement. L'enquête pointe deux éléments contextuels qui ne sont pas négligeables : 61,8% des enseignants consultés se sont retrouvés seuls face à l'appropriation inopinée et quasi forcée des outils numériques ; 83,4% ne connaissent pas les équipements numériques de leurs élèves; 54,1% affirment ne pas avoir préparé leurs élèves à l'enseignement à distance. 

Ces résultats coïncident avec de nombreux témoignages recueillis au fil des mois d'enseignement hybride (présentiel et distanciel), auprès des acteurs de terrain de l'enseignement obligatoire comme de l'enseignement supérieur. Parmi d'autres, un professeur chevronné de physique en baccalauréat et en master pointe, avec amertume et exaspération, qu'il ne connait pas ses étudiants, qu'il ignore leurs réactions et difficultés, qu'il est spolié des interactions qui fécondent un enseignement, qu'il subit la diffraction de son rôle professionnel. Selon sa formule, il donne cours à un "trombinoscope constellé des fenêtres obscures de ceux qui ont coupé le contact pour vaquer à d'autres occupations !" Ne nous leurrons pas par fascination technologique.


Diagnostic provisoire

En définitive, la crise sanitaire abordée par certains comme une opportunité pour amplifier la place du numérique, dans la vie sociale, dans le champ professionnel, dans le monde de l'enseignement, dans la diffusion culturelle... donne aussi l'occasion de tester des limites, voire des méfaits : augmentation du temps d'exposition aux écrans, intrusions dans la vie privée, porosité du temps de travail et du temps de loisir, désincarnation de la communication, isolement, dépression, difficulté de concentration, perte de sens...

Il conviendra, en temps opportun, de dresser le bilan du recours massif et improvisé à l'e-learning en termes d'apprentissage, de développement personnel, de socialisation... Philippe Meirieu, sur le site du "Café pédagogique", résume excellemment les préoccupations que je partage ici :  

« Je crains que les outils numériques qui dominent aujourd'hui soient majoritairement porteurs d'une logique individuelle et techniciste, et que nous peinions, sans formation adaptée, à les mettre au service de la construction de véritables collectifs. Plus encore, je crains que les intérêts financiers en jeu soient si forts qu'ils nous entraînent, malgré nous, vers une conception marchande de l'enseignement où nos élèves, chacun devant leur écran et dans l'indifférence réciproque, consomment du logiciel plutôt que de partager des savoirs.

C'est pourquoi j'espère que, dans « l'école d'après », nous n'accepterons plus la réduction technocratique de la classe à des exercices programmés et à des aides individuelles prescrites à travers des protocoles standardisés. C'est pourquoi je voudrais que nous soyons plus vigilants que jamais face aux prescriptions « scientifiques » qui, quoique habillées au dernier cri du numérique et des neurosciences réunis, n'en reproduisent pas moins le vieux modèle béhavioriste de l'enseignement individuel programmé et considèrent l'enseignant, au mieux comme un exécutant, au pire comme un obstacle que le « tout numérique » pourrait peut-être permettre, un jour, d'écarter.

Et de rappeler donc que « l'école à la maison », ça n'est pas, ça ne peut pas être l'École : parce que, justement l'École, c'est ce qui rompt avec les inégalités familiales et sociales, ce qui permet d'accéder à l'altérité, souvent écartée ou vécue comme une agression dans le cocon familial, ce qui donne à tous la possibilité d'accéder à des savoirs « partageables à l'infini », comme disait Fichte, c'est-à-dire capables de nous faire percevoir qu'en dépit de nos différences, nous sommes tous et toutes appelés à participer à la construction du commun...»  [13].

Dans un diagnostic pour orienter les décisions, il ne me parait pas inopportun de prendre également en compte les réactions à l'extension plus ou moins forcée du télétravail comme réponse à la paralysie de pans entiers des activités économiques à  la suite des mesures de confinement. Ceux qui en font l'expérience attestent de difficultés pour séparer vie privée et sphère professionnelle. Dans une étude menée par un département de psychologie d'une université de Floride, 65% des sondés expriment un sentiment de solitude, d'isolement social. Les sondés font également part d'une modification de la nature des échanges  verbaux dans le cadre des vidéoconférences : faute de percevoir les signes non-verbaux qui manifestent les réactions des participants à l'égard des propos tenus, les interlocuteurs pratiquent de l'autocensure. Les échanges en sont moins riches. Quant aux employeurs, ils constatent une chute de la créativité faute de vis-à-vis. Il apparait aussi qu'une vidéoconférence de longue durée se révèle extrêmement fatigante pour des adultes et que l'efficacité se dilue au bout d'une heure d'échanges. Au fil des mois et de rebond en rebond de l'épidémie, des études se multiplient sur les effets psycho-sociaux du télétravail : elles pointent pour la plupart la nécessité  de trouver un équilibre entre le présentiel et le distanciel et de ne pas abandonner les collaborateurs à eux-mêmes, au nom d'une autonomie qui est ressentie comme de l'abandon en l'absence de protocoles structurants et de moments ritualisés d'interactivité. A méditer lorsqu'on veut transposer la formule sous la forme de plusieurs heures de cours à distance prodigués à des enfants et à des adolescents, de 6 à 18 ans...  

Dans un courrier adressé à la Ministre de l'Enseignement obligatoire, le 9 février 2021, des directeurs de l'enseignement secondaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles tirent la sonnette d'alarme : «De plus en plus d'élèves de tous les niveaux d'enseignement sont en mal-être psychologique. L'enseignement en mode hybride depuis des mois, aux deuxième et troisième degrés, les empêche de poursuivre leur scolarité et de garder leur rôle d'élève apprenant [...] Le décrochage s'installe progressivement. Les déficits d'apprentissages s'accumulent. L'enseignement fait du quasi-surplace depuis bientôt un an, malgré la créativité des professeurs, le recours massif au numérique, l'assistance psychologique des éducateurs, professeurs, agents PMS, et directions».

Comme le formule un de mes amis, agent d'un service  psycho-médico-social (CPMS) : "Enseigner en présentiel, n'est pas toujours le septième ciel. Mais les ados à distance, c'est affligeant quand on y pense". Et laissons un étudiant mettre le doigt sur le point nodal de la relation pédagogique : "Je serai content de revoir un prof!". Ces deux témoignages résument assez bien les effets d'une société du sans contact, selon l'expression du journaliste et essayiste François SALTIEL : « un avenir inquiétant où le contact physique tend à disparaitre et le lien social à s'appauvrir» . « Il ne tient qu'à nous de le préserver coûte que coûte », conclut le journaliste [14]. Cela implique aussi de résister au lobbying intensif des GAFAM. Après avoir envahi les terrains de la communication, de l'information, de la santé, de la défense, du renseignement, de la monnaie, de la culture..., les marchands du numérique ne demandent qu'à occuper massivement les canaux de l'éducation, de la formation et de l'enseignement, en se substituant aux services publics et aux monopoles étatiques. 

Bien entendu, la lucidité sur les limites de l'enseignement distanciel ne remet nullement en question l'importance de l'éducation au numérique et de la formation par le numérique, tels que préconisés entre autres par le Pacte pour un Enseignement d'excellence. J'ai pu exprimer ailleurs, entre autres dans mon livre Quelles écoles pour demain ?,  qu'il importe à mes yeux de développer chez tous les enfants et adolescents une culture digitale et de leur apprendre à maitriser davantage les technologies numériques avec une distance critique. De ce point de vue l'analyse des projets pilotes soutenus par la Fondation Roi Baudouin peut s'avérer riche d'enseignements sur les conditions, les contextes, les pratiques d'une implémentation réussie d'un bagage digital.


Les temps difficiles que nous traversons à cause de la pandémie du coronavirus rappellent l'importance de la solidarité dans le champ social. Le confinement , en imposant distance physique et psychologique,  met en lumière - par défaut - le caractère collectif des apprentissages, le rôle des pairs, la place du maitre bienveillant et structurant. Eduquer-enseigner, c'est précisément "déconfiner" : faire sortir (educere) de la chambre close, du cercle familial, de l'entre-soi/entre-nous, de la zone de confort, du prêt-à-porter culturel, de la pensée dominante... pour faire entrer dans de nouveaux et multiples systèmes de signes, codes, langages (in-signum). Les pis-allers numériques ne comblent pas notre besoin de contacts tactiles, de présence chaleureuse, d'échanges vibrants. Nous sommes des corps et non des images. La réduction numérique de la relation humaine ou de la relation pédagogique, à leur reflet pixellisé, nous laisse littéralement in-complets (sans complétude).  Un cours à distance n'équivaut pas à un cours en présentiel, quand bien même ce dernier est soumis à tous les aléas de la rencontre, des interrelations, des inattendus humains. après tout, aucun fan de football ne confond un jeu vidéo, fût-il très sophistiqué, avec un match de contact.

Si l'on peut tirer une/des leçon(s) de la tragédie de la pandémie, je préfère tendre vers une utopie humaniste plutôt que vers une dis-rupture technologique qui mènerait à une vie sans contact et instaurerait une société d'individus isolés.


Je signale au lecteur qu'il pourra lire sur ce blog (onglet Pédagogie) 

un article plus approfondi concernant ces questions : 

L'apprenant digital. Connecter l'école au numérique .


J'invite également le lecteur à lire l'article de Fred Mawet, secrétaire générale de Changements pour l'Egalité (CGé) :

Le confinement.: le temps de la solidarité à l'école aussi?

https://www.lalibre.be/debats/opinions/confinement-le-temps-de-la-solidarite-a-l-ecole-aussi


[1]https://www.lalibre.be/debats/opinions/madame-la-ministre-de-l-enseignement-confinement-ne-signifie-pas-nivellement-par-le-bas-de-l-ecole.

[2] https://www.lalibre.be/belgique/enseignement/cette-crise-du-coronavirus-va-faire-gagner-vingt-ans-a-l-ecole-numerique.

[3] https://www.vivreici.be/article/detail_l-ecole-2-0-boostee-par-le-confinement-mais-pas-pour-tout-le-monde?

[4] Ibidem.

[5] https://www. lalibre.be/belgique/enseignement/difficulte-supplementaire-pour-les-parents-source-d-inegalites-l-ecole-a-domicile-pose-question.

[6] https://www.lalibre.be/belgique/enseignement/un-eleve-de-la-fwb-sur-deux-recoit-de-la-nouvelle-matiere-a-la-maison-denonce-le-cef

[7] https://www.lalibre.be/debats/opinions/enseignement-a-distance-le-chant-des-sirenes

[8] Mara GOYET, La beauté des liens, dans L'Observateur, n° 2890, 26/03/2020, p.6.

[9] Dans L'Observateur, n° 2890, 26/03/2020, p. 22.

[10] Cela implique des connexions, des ordinateurs, des imprimantes... dans toutes les familles, et la fin des zones blanches.

[11] https://www.lalibre.be/debats/opinions/stop-a-l-acharnement-pedagogique

[12] Le VIF du 09/04/2020, Un chamboulement et beaucoup d'émotions, p.18.

[13] "L'école d'après"... avec la pédagogie d'avant ? dans le Café pédagogique.   https://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/04/17042020Article637227058065674645.aspx? 

[14]  François SALTIEL, La société du sans contact, Selfie d'un monde en chute, Flammarion, Paris, 2020, p. 207.