Du Parc Maximilien à la "Petite Ecole" : Etincelles pour demain

09/03/2019

Aux marges et au sein de notre système scolaire, il y a des lieux d'exception où des professionnels élaborent des réponses concrètes et réalistes face à ce que d'autres considéreraient comme d'impossibles défis. 

Ainsi du projet dénommé « La Petite École », un projet mis en place au courant de l'année scolaire 2015-2016 pour répondre dans l'urgence au flux des enfants primo-arrivants provoqué par la déstabilisation du Proche-Orient et par la guerre en Syrie.

A l'initiative de ce projet, des membres de l'ASBL « Red. Laboratoire Pédagogique » qui, depuis plusieurs années, tendent à articuler pratiques et recherches. Les membres de cette ASBL ont une expérience du travail avec les milieux immigrés et les publics populaires... Face à la gestion chaotique du flux de migrants, ils se sont mobilisés.

Le public cible de leur démarche est constitué d'enfants de 6 à 13 ans non scolarisés ou en attente de scolarisation. Il s'agit d'enfants qui sont traumatisés par la guerre ou l'exil, qui souvent n'ont pas été scolarisés ou l'ont été épisodiquement, qui ne fréquentent pas d'école à Bruxelles. Des enfants parfois rencontrés dans la rue.Les parents eux-mêmes sont peu à l'aise avec le monde de l'école. Certains ne l'ont guère fréquentée et n'en connaissent pas les règles, a fortiori en Belgique. D'autres bénéficient d'un niveau élevé d'éducation et de formation mais ne maitrisent pas (encore) le français. Force est de constater que, pour la plupart de ces enfants, l'accès immédiat à un établissement scolaire n'est pas envisageable. Une transition est nécessaire entre « la rue » et « l'école ».

Les enjeux sont donc multiples : alphabétisation, maitrise des outils linguistiques, initiation aux codes scolaires et socioculturels, découverte de l'interculturalité... Pour les plus traumatisés et déstructurés de ces enfants, il s'agit de rendre l'apprentissage motivant et l'école aimable. « La Petite École » joue en quelque sorte le rôle de service d'accrochage scolaire (SAS) en amont de l'école. On peut présumer que sans ce travail préliminaire beaucoup de ces enfants seraient en souffrance et en difficulté d'intégration dans une école traditionnelle.

Notons encore que des familles ne sont pas toujours collaborantes : peu convaincues de la nécessité d'un tel passage initiatique, peu impliquées dans la fréquentation du projet par les enfants, peu présentes dans les locaux. A leurs yeux, ce n'est pas une vraie école : elle ne délivre pas d'attestations légales.

L'équipe des intervenants est constituée de bénévoles (certains s'étant rencontrés au Parc de la Rosée à Anderlecht, via le collectif École Ephémère, lors de la gestion chaotique de l'afflux migratoire). Plusieurs de ces bénévoles sont des enseignants en activité ou des étudiants suivant une formation menant à l'enseignement. D'autres sont des migrants en attente d'une régularisation, d'une formation, d'un emploi. Une maman syrienne prépare quotidiennement les repas en veillant à respecter les codes alimentaires des enfants.

Du lundi au jeudi, « La Petite École » accueille, de 10h à 15h, une quinzaine d'enfants. La matinée est consacrée à des apprentissages formels : français, mathématiques, arabe classique, découverte des milieux environnants...L'après-midi est consacrée à des ateliers artistiques. Les temps récréatifs se déroulent dans un parc public, ce qui favorise les contacts avec les enfants du quartier.

Les différents moments de la journée nécessitent la présence conjointe d'un encadrant et d'un animateur. Le rôle indispensable de l'encadrant est de veiller à la dynamique collective, de travailler les tensions, d'assurer un suivi individualisé... Ses interventions visent essentiellement les comportements. Le rôle de l'animateur est d'avantage tourné vers les apprentissages formels et non formels.

L'équipe des bénévoles se réunit toutes les trois semaines. Ces réunions permettent d'assurer la cohésion et la cohérence du projet. A cette occasion, on définit le thème qui sera travaillé durant les 2 ou 3 semaines suivantes. Ce choix d'un thème est essentiel. Il permet d'unifier toutes les activités et de circonscrire les apprentissages linguistiques (entre autres les champs lexicaux à travailler).

Le projet pédagogique de « La Petite École » s'inspire de différents courants socio-pédagogiques en y puisant des outils. On ne peut parler d'une théorie particulière de référence, même si les pédagogies actives et non directives forment la trame de l'intervention éducative. On retiendra entre autres caractéristiques transférables dans d'autres lieux :

  • une posture favorisant le dialogue, l'écoute, la douceur, le respect ;
  • le travail en petits groupes au sein desquels les interactions entre pairs sont stimulées, mais aussi le suivi individualisé facilité ;
  • l'utilisation du quartier, de la Ville comme acteurs du projet ;
  • la rédaction d'une charte de vie collective par les enfants.

L'accent est mis sur la structuration de chaque enfant en vue d'une insertion réussie en milieu scolaire. « La Petite École » n'est pas un substitut d'école, mais un interface entre l'histoire de l'enfant/de sa famille et le monde de l'école. Un service d'accrochage scolaire en amont de l'école. Une personne mène des démarches pour aboutir à l'inscription régulière de chaque enfant dans une école.

Certes, on est ici aux marges ou dans les interstices du système scolaire. Mais c'est dans de tels laboratoires que s'échafaudent des outils pédagogiques qui méritent d'être reconnus et diffusés. En définitive, les défis relevés au sein de cette microstructure ne sont guère de nature différente de ceux auxquels l'ensemble du monde éducatif se trouve confronté.

Un arbre en fleur ne doit pas cacher la forêt. C'est le même engagement humain, le même professionnalisme, le même élan civique que l'on observe dans maints dispositifs : classes d'accueil pour élèves primo-arrivants (DASPA), écoles en encadrement différencié, projets-pilotes portés par des collectifs d'enseignants ou des équipes locales, ouvertures d'écoles à pédagogies alternatives...

Nombre d'acteurs ne se résignent pas, labourent en profondeur et portent très haut l'idéal de leur métier, y compris de manière parfois moins visible dans les écoles ordinaires. Hommage leur est ici rendu par ce témoignage à propos d'une expérience parmi d'autres.

J'ai dès lors envie de laisser le dernier mot à une jeune collègue, Cécile VERBEEREN, professeure dans l'enseignement technique de qualification : « Selon moi, c'est dans cette obligation qu'a l'enseignant de toujours évoluer avec sa classe que se trouve toute la beauté de notre métier, celle d'inlassablement grandir seul(e)... et ensemble. [...] Un enseignant innovant, c'est bien, une équipe innovante, c'est mieux! »[1]. 

[1] Le SOIR, le 24 septembre 2018.